Wednesday, 9 September 2020

LOCK UP LUKASCHENKO BEAST!

 

Svetlana Alexievitch, Prix Nobel de littérature, à son tour menacée par le régime en Biélorussie

Svetlana Alexievitch, Prix Nobel de littérature, à son domicile, à Minsk, le 9 septembre.
Svetlana Alexievitch, Prix Nobel de littérature, à son domicile, à Minsk, le 9 septembre. TUT.BY / via REUTERS

Svetlana Alexievitch confiait il y a quelques années ne pas être « une femme des barricades ». La voici pourtant en première ligne de la révolte face à l’autocrate Alexandre Loukachenko. Symbole de ces femmes biélorusses dont le courage, la finesse et la détermination déstabilisent le régime, l’écrivaine, Prix Nobel de littérature en 2015, est aujourd’hui traquée, écoutée et menacée par les forces de l’ordre. Dernière membre du praesidium du Conseil de coordination créé par l’opposition pour tenter une transition pacifique du pouvoir, elle a alerté la presse, mercredi 9 septembre, sur le fait que des « hommes en noir et masqués » tentaient de pénétrer dans son appartement dans le centre de Minsk.

« Il ne reste plus personne de mes amis et compagnons de route dans le Conseil de coordination. Tous sont en prison ou ont été poussés de force à l’étranger », a-t-elle écrit dans un communiqué. « D’abord ils ont kidnappé le pays, maintenant c’est au tour des meilleurs d’entre nous. Mais des centaines d’autres viendront remplacer ceux qui ont été arrachés de nos rangs. Ce n’est pas le Conseil de coordination qui s’est révolté. C’est le pays », a-t-elle ajouté.

« Abîme » et « guerre civile »

A 72 ans, celle dont l’œuvre incarne sa « passion du réel », dénonçant les conflits, le sacrifice de l’individu par l’Etat, la violence et le mensonge de l’empire soviétique, n’ignore pas que son aura, son âge et sa santé fragile ne sont pas des remparts face à la violence du pouvoir. Avant elle, les autorités biélorusses n’ont pas hésité à briser l’élan de celle qui était devenue l’égérie du soulèvement populaire, Svetlana Tsikhanovskaïa, l’obligeant à fuir vers la Lituanie après avoir enregistré une vidéo de repentir. Dans la foulée, tous les membres éminents de l’opposition ont été arrêtés ou forcés à l’exil. Jusqu’à ce que Maria Kolesnikova ne casse, mardi 9 septembre, la rhétorique de Loukachenko décrivant ses adversaires tels des « rats » prêts à fuir. En déchirant son passeport pour empêcher le pouvoir de l’expulser en Ukraine, celle qui faisait partie de ce trio de femmes, avec Svetlana Tsikhanovskaïa et Veronika Tsepkalo – elle aussi exilée –, qui avaient su galvaniser les foules pour tenter de faire tomber le dictateur, Mme Kolesnikova a mis au jour les affabulations du pouvoir. Elle est aujourd’hui derrière les barreaux, poursuivie pour « appels publics à la prise de pouvoir de l’Etat ».

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Saluant le réveil de sa nation et l’audace de ces femmes, Svetlana Alexievitch avait supplié Loukachenko de renoncer. « Pars, avant qu’il ne soit trop tard, avant que tu n’aies plongé les gens dans un terrible abîme, dans le gouffre d’une guerre civile ! Pars ! », écrivait-elle le 13 août. Ces mots et sa participation au Conseil de coordination accusé de fomenter un « coup d’Etat », lui ont valu un interrogatoire, auquel elle avait refusé de se soumettre. « Je ne me sens coupable de rien », avait-elle assuré le 26 août.

« Faire du bruit »

Désormais, Svetlana Alexievitch vit quasi recluse dans son appartement sur les rives du fleuve Svisloch. « Le régime montre jusqu’où il est prêt à aller pour intimider les gens. Visiblement, le prix Nobel ne protège pas », se lamente Ola Wallin, éditeur suédois de Mme Alexievitch. « Il y a deux semaines, avant son interrogatoire, nous avions discuté de ce que je devais faire si jamais il lui arrivait quelque chose. Elle m’avait dit de faire du bruit. Lundi, c’est elle qui m’a appelée. Elle m’a dit qu’il y avait des véhicules devant chez elle et que des hommes la surveillaient. C’était juste après la disparition de Maria Kolesnikova », raconte Kajsa Öberg Lindsten, sa traductrice en Suède.

« Ce matin, les médias en Biélorussie ont rapporté que Maxim Znak [membre du praesidium] avait à son tour disparu. J’étais très inquiète. J’ai appelé Svetlana. Elle m’a dit qu’elle se savait sur écoute. Puis nous avons raccroché. Une demi-heure plus tard, Ola Wallin m’a alertée. Il venait de savoir que des hommes en noir, masqués, sonnaient à sa porte. Je l’ai appelée. Elle a répondu. Elle m’a dit : “Je ne peux pas parler avec toi. Ils arrivent, ils arrivent.” Elle voyait des voitures sans plaque d’immatriculation dehors. Puis la conversation a coupé. J’ai juste eu le temps de lui dire que j’allais faire du bruit, comme nous étions convenues », poursuit-elle.

Le « bruit », qui a consisté à alerter l’ambassade, protège jusqu’ici l’autrice de La Fin de l’homme rouge (Actes Sud, 2013). Mercredi, l’écrivaine était entourée chez elle d’une kyrielle de diplomates de l’Union européenne venus s’enquérir de son état, dont un représentant de la Suède. Dans la journée, la France a, elle, rappelé son « soutien à l’introduction imminente de sanctions par l’Union européenne contre les responsables de la répression contre le peuple biélorusse et de la falsification des élections qui ont eu lieu le 9 août 2020 », condamnant « avec la plus grande fermeté les arrestations arbitraires et les pratiques d’exils forcés de plusieurs membres du conseil de coordination ».

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