Tuesday, 1 September 2020

VIVA CZECHIA! VIVA PRAGUE!

 

La visite d’un officiel tchèque à Taipei illustre l’échec de Pékin en Europe centrale

Les mises en garde chinoises contre le président du Sénat Milos Vystrcil ont permis de faire l’unanimité dans un pays déçu par des promesses d’investissements non réalisées

VIENNE, PÉKIN- correspondants

Cette visite symbolise le revers de Pékin dans son opération séduction en Europe centrale. Se posant en digne héritier de Vaclav Havel, l’ancien président tchèque symbole de la lutte contre le communisme, le président du Sénat tchèque, Milos Vystrcil, effectue, du 30 août au 4 septembre, un déplacement de six jours à Taïwan, cette île de 23 millions d’habitants que Pékin considère comme une « partie indivisible de la Chine » et sur laquelle quasi aucun responsable politique européen n’ose d’habitude mettre le pied, de peur de froisser Pékin.

Lundi 31 août, M. Vystrcil a prononcé un discours devant les étudiants de l’université nationale de Taïwan, là même où Vaclav Havel s’était exprimé en 2004. Mardi 1er septembre au matin, il s’est exprimé devant le Parlement de Taïwan. « Je suis un Taïwanais », a déclaré en tchèque et en chinois M. Vystrcil, faisant explicitement référence à la phrase prononcée par le président Kennedy à Berlin en 1963 : « Ich bin ein Berliner », considérée comme un important message en faveur de la liberté et contre le communisme. Hasard du calendrier diplomatique, Wang Yi, ministre des affaires étrangères chinois en tournée au même moment en Europe, a qualifié cette visite de « provocation » et a déclaré que M. Vystrcil devrait « payer au prix fort son comportement à courte vue et ses spéculations politiques ».

Une réaction violente qui a permis de réaliser l’unanimité en République tchèque autour d’une visite qui n’était pas évidente au départ. Ni le gouvernement du premier ministre, Andrej Babis, ni surtout le président, Milos Zeman, un souverainiste connu pour ses positions prorusses et prochinoises, ne l’avaient soutenu, estimant qu’elle pourrait abîmer les relations avec Pékin. Mais Milos Vystrcil, un pro-occidental membre de l’opposition de droite, est passé outre, aux côtés d’une délégation constituée d’autres sénateurs d’opposition et indépendants, ainsi que du maire de Prague, Zdenek Hrib, un élu du Parti pirate, lui aussi connu pour ses positions antichinoises et également membre de l’opposition.

Dans un pays qui ne cesse de se diviser entre souverainistes prorusses ou prochinois et pro-occidentaux, « les opposants de M. Zeman utilisent cette visite comme un symbole, d’autant qu’ils n’ont pas grand-chose à perdre car être antichinois est assez peu risqué », estime Ivana Karaskova, chercheuse spécialiste de la Chine à l’Association tchèque pour les affaires internationales. Le ministre des affaires étrangères tchèque a ainsi soutenu ces élus de l’opposition sans hésiter en estimant que les propos de M. Wang « ont dépassé les limites » et ne « sont pas compatibles avec les relations entre deux Etats souverains ». L’ambassadeur chinois à Prague a été convoqué au ministère des affaires étrangères.

Revirement

« Une réaction aussi forte est très rare dans la diplomatie tchèque », salue Filip Jirous, chercheur au cercle de réflexion Sinopsis qui s’est spécialisé dans l’influence chinoise en Tchéquie. Pour lui, cela traduit la déception des élites tchèques face aux promesses venues de Pékin.

Le symbole en est le revirement du président Milos Zeman qui avait expliqué en janvier dernier « avoir été déçu » par le niveau des investissements chinois dans le pays alors qu’il avait été en 2015 jusqu’à recruter comme conseiller le patron d’un conglomérat chinois, CEFC, qui devait investir massivement dans un pays que Pékin imaginait alors comme sa porte d’entrée en Europe. Mais celui-ci a finalement été arrêté en Chine pour corruption en 2018, sans que les promesses mirobolantes d’investissement ne se réalisent.

De leur coté, les projets d’infrastructures chinoises en Europe centrale dans le cadre du programme dit des « nouvelles routes de la soie » sont toujours dans les limbes. La mort soudaine du prédécesseur de M. Vystrcil, en janvier, alors qu’il avait prévu une visite à Taïwan, a aussi rendu le sujet sensible dans le pays. Sa veuve a en effet assuré qu’il avait fait une crise cardiaque après avoir été assailli de pressions du gouvernement tchèque et de Pékin pour annuler son voyage.

« Il y a beaucoup de théories du complot et rien ne prouve que sa mort soit due à cela, mais tous les responsables tchèques sont très prudents sur la Chine depuis ce décès », explique la chercheuse Ivana Karaskova. Tout cela dans un contexte où la société civile tchèque reste très vigilante sur les tentatives d’influence chinoise. Avec ses propos provocants, Pékin n’a pu que souder l’opinion publique tchèque derrière cette ligne.

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