Commentary on Political Economy

Monday, 7 December 2020

Manifestations : la dangereuse spirale de la violence

Editorial du « Monde ». La « manif » est, en France plus que dans d’autres pays, davantage qu’un droit. C’est un mode d’expression, un rite social, une composante instituée des relations entre les citoyens et l’Etat. Or le droit fondamental de manifester pacifiquement est aujourd’hui mis en péril. Non seulement par la pandémie de Covid-19, mais surtout par la violence qui transforme presque systématiquement les défilés revendicatifs en affrontements avec les forces de l’ordre et les cortèges en émeutes.

La Marche des libertés parisienne du samedi 5 décembre, destinée à dénoncer à la fois le projet de loi « sécurité globale » et la précarité, n’a pas échappé à la règle. Bataille rangée entre policiers et black blocs venus « casser du flic », commerces saccagés, voitures brûlées. Un scénario devenu habituel, en pire : prise en étau dès son début entre les casseurs et les policiers, la manifestation a dégénéré avant même d’avoir commencé.

Ce déchaînement de violence, désormais rituel lors des manifestations, traduit à la fois la défiance à l’égard des autorités et un profond malaise social. Récurrent, il ne cesse de nourrir l’extrême droite. Choquantes, les images de policiers tabassés et de voitures incendiées s’imposent, faisant passer au second plan les mots d’ordre de la manifestation de samedi dénonçant précisément les violences policières et les risques d’atteinte à la liberté d’expression liés à la proposition de loi dite de « sécurité globale ». En quelques jours, l’émotion suscitée par le tabassage par des policiers du producteur de musique Michel Zecler et le débat sur l’indispensable réforme de l’inspection générale de la police nationale se sont estompés.

Surenchère sécuritaire

La présence dans les défilés d’éléments déterminés à en découdre avec la police est tout sauf nouvelle. La loi anticasseurs date de 1970. Les manifestations des années 1990 et 2000 se terminaient souvent dans la violence. Mais les affrontements avec la police deviennent systématiques, voire centraux, lors des protestations contre la « loi travail » (2016), puis lors du mouvement des « gilets jaunes » (2018-2019). Que quelques centaines de militants entraînés et organisés parviennent désormais à faire dérailler chaque manifestation, alimentant ainsi sans cesse la surenchère sécuritaire du ministre de l’intérieur, pose la question de l’efficacité des services de renseignement et de police, et de la stratégie de l’exécutif.

Il faut stopper d’urgence cette spirale, qui nourrit une dangereuse tentation autoritaire. Il ne s’agit pas d’arbitrer un affrontement entre deux camps : l’usage légal de la force est une prérogative de l’Etat, qui se doit de le contrôler. Il lui appartient aujourd’hui de donner le signal de la désescalade.

Il s’agit d’abord, à rebours de la militarisation et de l’isolement croissant des policiers français face aux manifestants, de mettre en œuvre la stratégie de dialogue et d’apaisement adoptée avec succès par de nombreuses polices européennes. Mais il s’agit aussi d’une désescalade politique rompant avec la verticalité arrogante trop souvent de mise.

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« Il y a de la violence dans notre société, c’est un fait », a déclaré Emmanuel Macron, lors de son entretien sur le média Brut, comme si cette vérité était tombée du ciel et n’avait aucun lien avec les réalités sociales et politiques ni avec certaines maladresses dans l’exercice du pouvoir. « Je rassemblerai et je réconcilierai », avait promis le président de la République, le soir de son élection. Jamais cette promesse n’a semblé plus éloignée ; jamais sa réalisation n’a été aussi impérieuse.

Le Monde 

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