Commentary on Political Economy

Thursday 23 March 2023

A Kiev, le retour d’enfants déportés par la Russie : « Je craignais d’être là-bas pour toujours »

Par Rémy Ourdan  (Kiev, envoyé spécial)

Publié aujourd’hui à 06h06, mis à jour à 10h39

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REPORTAGELes déportations illégales de petits Ukrainiens, qui valent à Vladimir Poutine un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale, concernent plus de 16 000 mineurs emmenés sur le sol russe ou dans les territoires occupés. L’association Save Ukraine tente de les localiser un par un.


Ils avaient disparu sans bruit, dans la tourmente de la guerre. Un vendredi d’automne, veille de vacances scolaires, des centaines d’enfants de la région de Kherson n’étaient pas rentrés chez eux. Les directeurs des écoles avaient incité leurs parents à accepter qu’ils aillent deux semaines en colonie de vacances en Crimée. A la fin des congés, nul n’était revenu. Filles et garçons avaient été pris dans ce qui semble être une vaste opération de la Russie destinée à déporter et à « russifier » les enfants d’Ukraine.


Dix-sept d’entre eux, enlevés à leurs familles, ont été rapatriés à Kiev, mercredi 22 mars, par l’organisation humanitaire Save Ukraine. Le chiffre de ce sauvetage donne le vertige, alors que l’Ukraine a d’ores et déjà identifié 16 226 enfants déportés, et que le bilan pourrait être très nettement supérieur. Ces dix-sept-là sont les premiers à revenir de Russie ou des territoires ukrainiens occupés, depuis que la Cour pénale internationale (CPI) de La Haye a émis des mandats d’arrêt, le 17 mars, pour « déportation illégale » d’enfants à l’encontre du président russe, Vladimir Poutine, et de Maria Lvova-Belova, commissaire aux droits de l’enfant de Russie.


Quinze de ces mineurs issus de la région de Kherson ont vécu une déportation relevant d’un scénario commun. Il ne s’agit pas là de cas extrêmement violents, tels qu’ils commencent à être documentés par les enquêteurs ukrainiens ou internationaux, d’enfants enlevés après l’assassinat ou l’arrestation d’un parent, ou lors d’un passage dans des « camps de filtration » sur les routes de la déportation. Eux ont plutôt été victimes d’une méthode insidieuse consistant, par le biais du système scolaire, à les inviter en colonie de vacances puis à ne pas les rendre à leurs familles.



Nikita, 10 ans, revient de cinq mois de déportation en Crimée. A Kiev, le 22 mars 2023. ADRIEN VAUTIER / LE PICTORIUM POUR « LE MONDE »


Dans les locaux de l’organisation Save Ukraine, à Kiev, le 22 mars 2023. ADRIEN VAUTIER / LE PICTORIUM POUR « LE MONDE »

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« Ils nous disaient que nos parents ne voulaient plus de nous »

C’est ainsi que des centaines d’enfants ont été transférés de Kherson en Crimée, le 7 octobre 2022, et ne sont pas revenus deux semaines plus tard. Aux parents, les directeurs des écoles disaient que le séjour en colonie de vacances était prolongé sur ordre de l’administration militaire, pour cause de combats, pour leur protection. Le motif était fallacieux, car, outre qu’il est contraire au droit international de séparer des enfants de leurs familles, la reconquête de Kherson par l’armée ukrainienne n’a eu lieu que le mois suivant, le 11 novembre, après un retrait militaire russe en bon ordre et sans que la ville soit détruite.



Originaire de Kherson, Yana, 11 ans, est restée cinq mois et demi dans un camp de vacances en Crimée avec sa grande sœur et son petit frère. L’armée russe a déclaré à leurs parents que les enfants ne pouvaient pas rentrer pour des raisons de sécurité. A Kiev, le 22 mars 2023. ADRIEN VAUTIER / LE PICTORIUM POUR « LE MONDE »

Aux enfants, les directeurs de camp de vacances tenaient d’ailleurs des discours très différents, qui accréditent clairement la thèse de l’enlèvement et de la déportation illégale. « Ils nous disaient que nos parents ne voulaient plus de nous en Ukraine. Ils nous menaçaient : soit on intégrait leur école russe, soit on risquait d’aller en prison », raconte Genia, 15 ans. « On devait retirer les symboles ukrainiens, comme un bracelet bleu et jaune, et on devait chanter l’hymne russe tous les jours », dit Taya. « Quand j’ai vu que nous n’avions qu’un matelas et un oreiller, j’ai réclamé une couverture et des draps. Le directeur du camp m’a répondu : “Hé ! Tu as oublié que tu viens d’Ukraine ! Tes parents t’ont déjà oublié, ici tu ne réclames rien !” », murmure Vitaly, 16 ans. « Je craignais d’être là-bas pour toujours, témoigne Genia, car ils disaient que, si nos parents ne venaient pas nous chercher avant la fin de l’année scolaire, nous serions envoyés dans des orphelinats en Russie. »



Mykola Kuleba, directeur de l’association Save Ukraine, à Kiev, le 22 mars 2023. ADRIEN VAUTIER / LE PICTORIUM POUR « LE MONDE »

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Le directeur de Save Ukraine, Mykola Kuleba, qui fut défenseur des droits de l’enfance de la présidence ukrainienne durant sept ans, connaît parfaitement le processus permettant aux enfants ukrainiens de disparaître. Après le camp de vacances, l’orphelinat est l’étape qui valide le fait qu’un enfant n’a officiellement plus de parents. La voie est alors ouverte pour lui accorder la nationalité russe – une procédure simplifiée depuis un décret de Vladimir Poutine promulgué le 30 mars 2022 – puis pour le faire adopter par une famille. « Lorsqu’un enfant change de nationalité, en général ils modifient son nom et sa date de naissance, et on ne parvient plus à le retrouver », explique M. Kuleba. Il devient intraçable.


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« Jusqu’à 200 000 enfants » concernés

« La Russie ne mène aucune “évacuation” d’enfants, c’est un prétexte pour justifier des déportations forcées, s’indigne Daria Herasymchuk, conseillère aux droits de l’enfant du président ukrainien, Volodymyr Zelensky. La Russie veut détruire l’identité ukrainienne et l’avenir de l’Ukraine. » Cette conviction l’incite à croire, même si elle salue la décision « extraordinaire » de la CPI, que l’accusation de « crime de guerre » pourrait être requalifiée dans l’avenir en « crime de génocide ».


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A Kiev, les autorités ignorent combien d’enfants doivent être recherchés. Comme tout le monde, le gouvernement a entendu les médias officiels de Moscou revendiquer l’arrivée de « 744 000 enfants ukrainiens » en Russie, sans que nul ne sache à quoi ce chiffre correspond, présumant qu’il comprend aussi des mineurs légalement accompagnés.



Sur le téléphone de Mykola Kuleba, le directeur de Save Ukraine, une photo d’enfants ukrainiens en compagnie de leur famille d’accueil en Russie. A Kiev, le 22 mars 2023. ADRIEN VAUTIER / LE PICTORIUM POUR « LE MONDE »

Le recensement officiel ukrainien, publié sur le site Children of War, est de 16 226 enfants identifiés comme ayant été déportés illégalement, dont 10 626 ont été localisés quelque part en Russie ou dans les territoires ukrainiens occupés, dans des institutions ou des familles d’accueil. Seuls 308 ont été rapatriés en Ukraine. Mykola Kuleba pense que l’entreprise de déportation et de « russification » concerne, depuis 2014, en neuf années de guerre, « des dizaines de milliers d’enfants ». Daria Herasymchuk n’exclut pas que Kiev doive rechercher « jusqu’à 200 000 enfants ».


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« Chaque rapatriement est une opération unique »

Contrairement aux prisonniers de guerre, qui font l’objet de discussions entre les services de renseignement militaire des deux pays, le cas des enfants déportés n’est traité ni au niveau des gouvernements ni par des organisations internationales. « L’Ukraine a proposé des négociations, mais la Russie les refuse, car ce serait reconnaître la nature même du problème, qui est la déportation illégale, explique Mme Herasymchuk. Et Moscou refuse également l’intervention de la Croix-Rouge internationale, de l’ONU, ou d’un pays tiers. »


Face à ces entraves, le sort des enfants déportés repose essentiellement sur des associations telles que Save Ukraine. M. Kuleba dit avoir organisé, pour sa part, le rapatriement de 61 enfants, et ignorer d’où vient le chiffre de 308 annoncé par Kiev. Des familles ont organisé elles-mêmes des retours, grâce à des contacts en Russie, mais cela reste marginal et extrêmement risqué.



Daria Herasymchuk, la conseillère aux droits de l’enfant du président Zelensky, à Kiev, le 21 mars 2023. ADRIEN VAUTIER / LE PICTORIUM POUR « LE MONDE »

Du côté de Save Ukraine, on constate qu’en l’absence de négociation diplomatique « chaque rapatriement d’enfant est une opération unique ». L’enfant doit être localisé avec certitude, ce qui n’est pas évident, car « les Russes les bougent souvent et tentent de trouver mille raisons pour ne pas les rendre à l’Ukraine ». Puis, une fois le dossier administratif minutieusement préparé, avec tous les documents d’état civil en règle, l’association emmène les mères dans un long périple, les voyages étant impossibles à travers la ligne de front. « Pour aller chercher ces enfants en Crimée, nous avons affrété un bus qui a parcouru 3 800 kilomètres à l’aller et 4 500 kilomètres au retour », à travers la Pologne, la Biélorussie et la Russie, raconte Mykola Kuleba.



Taya et Genia, toutes deux âgées de 15 ans, viennent de rentrer à Kiev après avoir passé cinq mois et demi retenues dans un camp de vacances en Crimée. A Kiev, le 22 mars 2023. ADRIEN VAUTIER / LE PICTORIUM POUR « LE MONDE »

Ce n’est qu’une fois qu’une mère et son enfant sont réunis que la Russie accepte le départ d’un gamin ukrainien. Autant dire que ce type d’opération risque, sans intervention des organisations internationales, de ne pas mener loin. Le prochain bus de Save Ukraine doit rapatrier, d’ici à deux semaines, vingt enfants supplémentaires. Et, plus le temps passe, plus le risque est grand que l’enfant ait changé de nationalité et de nom. Le sort des petits Ukrainiens dépend donc d’une course de vitesse n’ayant rien à voir avec le rythme de la guerre. Dans le camp où se trouvait Genia, en Crimée, elle était la dernière. Tous les autres enfants avaient été transférés vers une destination inconnue. Dans celui de son amie Taya, il en reste soixante-trois. Pour eux comme pour des milliers d’autres, chaque jour compte.


Rémy Ourdan

Kiev, envoyé spécial

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