Commentary on Political Economy

Tuesday, 14 March 2023

 Sur la piste des photos prises dans les camps nazis

Christophe Cognet reconstitue l’histoire et le parcours des rares images clandestines faites par des internés

Jacques Mandelbaum

À PAS AVEUGLES

VOICI LONGTEMPS QUE CHRISTOPHE COGNET S’INTÉRESSE AUX IMAGES PRODUITES PAR LES INTERNÉS DANS L’UNIVERS CONCENTRATIONNAIRE NAZI, D’AUTANT PLUS PRÉCIEUSES QUE LE IIIE REICH N’A CESSÉ D’EFFACER LES TRACES DE SES CRIMES INEXPIABLES. L’ATELIER DE BORIS (2004), QUAND NOS YEUX SONT FERMÉS (2006) ET PARCE QUE J’ÉTAIS PEINTRE (2013) S’INTÉRESSAIENT AINSI AUX PEINTURES ET AUX DESSINS EXÉCUTÉS PAR DES DÉPORTÉS. LE RÉALISATEUR ENTREPRIT ENSUITE UN TRAVAIL DE RECUEIL ET DE LECTURE DES PHOTOGRAPHIES PRISES DANS LES CAMPS PAR LES INTERNÉS EUX-MÊMES, RASSEMBLÉES DANS UN PRÉCIEUX OUVRAGE INTITULÉ ECLATS. PRISES DE VUE CLANDESTINES DES CAMPS NAZIS (SEUIL, 2019).

POUR CEUX QUE LE SUJET INTÉRESSAIT, CE LIVRE, EN DÉPIT DE SON CORPUS PARTICULIER (MOINS D’UNE CENTAINE DE PHOTOS PRISES AU PÉRIL DE LA VIE DES OPÉRATEURS), NE POUVAIT ÊTRE ABSTRAIT DU VIF DÉBAT QUI AVAIT ENTOURÉ, UNE VINGTAINE D’ANNÉES PLUS TÔT, L’EXPOSITION PIONNIÈRE ORGANISÉE EN 2001 PAR L’HISTORIEN CLÉMENT CHÉROUX À L’HÔTEL DE SULLY, À PARIS, VISANT À DOCUMENTER L’ENSEMBLE DES ARCHIVES VISUELLES DES CAMPS. LAQUELLE AVAIT VU S’OPPOSER, DANS DES TEXTES ÉGALEMENT PASSIONNANTS, LE CINÉASTE CLAUDE LANZMANN ET L’HISTORIEN DE L’ART GEORGES DIDI-HUBERMAN AUTOUR DE LA VALEUR (DE PREUVE OU DE VÉRITÉ) QU’IL CONVENAIT D’ATTRIBUER À CES ARCHIVES.

DANS A PAS AVEUGLES, LE FILM AUQUEL IL A TRAVAILLÉ PARALLÈLEMENT À CET OUVRAGE, ET QUE NOUS DÉCOUVRONS AUJOURD’HUI EN SALLE, CHRISTOPHE COGNET SE TIENT DÉLIBÉRÉMENT EN DEÇÀ, OU AU-DELÀ, DE CE DÉBAT. SON PROPOS, TEL QU’IL L’EXPLICITE DANS UN BREF CARTON, ET SA MÉTHODE, TELLE QU’ELLE ENGENDRE LE FILM QUE NOUS REGARDONS, ONT À CET ÉGARD LE MÉRITE DE LA SIMPLICITÉ ET DE LA DÉCENCE MORALE : CES PHOTOGRAPHIES CLANDESTINES DES CAMPS EXISTENT, LES DÉTENUS QUI LES ONT PRISES ONT EU L’INCROYABLE COURAGE DE RISQUER LA MORT POUR LES PRENDRE ET LES DIVULGUER, LE MOINDRE DE NOS DEVOIRS EST DE LES REGARDER, LA MOINDRE DE NOS AMBITIONS EST DE TENTER DE LES CONTEXTUALISER ET DE LES COMPRENDRE.

CE À QUOI, NI PLUS NI MOINS, S’ATTACHE CE FILM, DANS LEQUEL COGNET ARPENTE LES LIEUX, À LA RECHERCHE DE LA RECONSTITUTION LA PLUS FINE POSSIBLE. IL S’AGIT DONC NON SEULEMENT DE DONNER POUR CHAQUE PHOTOGRAPHIE LE MAXIMUM DE DÉTAILS (IDENTITÉ ET DESTIN DE L’AUTEUR, FONCTION DANS LE CAMP, OBJET ET DEVENIR DE SA PHOTO, DÉTAILS SIGNIFIANTS DE L’IMAGE…), MAIS, PAR SURCROÎT, D’INDUIRE DE LA PRÉSENCE DE L’AUTEUR SUR CHAQUE LIEU LES CONDITIONS DE LA PRISE ELLE-MÊME (QUEL MOMENT, QUEL ENDROIT, QUEL ANGLE, QUELLE DISTANCE…), ENFIN D’INTERPOSER DE MANIÈRE RÉCURRENTE LES CLICHÉS, AGRANDIS SUR UN PAPIER TRANSPARENT, ENTRE L’OBJECTIF DE LA CAMÉRA ET LE CHAMP FILMÉ, DE MANIÈRE À COMPARER LA VUE D’HIER AVEC CELLE D’AUJOURD’HUI.

AU CŒUR DU GÉNOCIDE JUIF

MÉTHODE POUR AINSI DIRE ARCHÉOLOGIQUE, DONC AUSTÈRE, TECHNIQUE, UN RIEN MANIAQUE, NON ÉMOTIONNELLE (CE QUI NE SIGNIFIE PAS, BIEN ENTENDU, QU’ELLE NE PROCÈDE PAS D’UNE ÉMOTION). A TRAVERS QUOI SE DÉDUIT LA VERTU DU FILM EN MÊME TEMPS QUE SA LIMITE. ICI, L’ABSENCE DE PATHOS, LA BEAUTÉ DISCRÈTE D’UN GESTE DE PASSEUR, LA RÉTRIBUTION DU COURAGE ET DU SACRIFICE DE CES HOMMES ET DE CES FEMMES QUI ONT « AVEUGLÉMENT » PRESSÉ LE BOUTON DE LEUR APPAREIL ET, CE FAISANT, PARIÉ SUR UN AVENIR AUQUEL ILS N’ÉTAIENT GUÈRE ASSURÉS D’APPARTENIR. LÀ, PARFOIS, LA REDONDANCE DU COMMENTAIRE ET DE L’IMAGE, LA DILUTION DU SENS OÙ MÈNE LA PASSION DE LA RECONSTITUTION.

IN FINE, CE SONT LES PHOTOGRAPHIES ELLES-MÊMES QUI FONT LA DIFFÉRENCE. TOUTES ACCUEILLIES AVEC LE MÊME RESPECT POUR LA SOUFFRANCE DONT ELLES TÉMOIGNENT, IL N’EN RESTE PAS MOINS QUE CERTAINES SONT TERRASSANTES. IL Y A, EN D’AUTRES TERMES, UNE SORTE DE GRADATION DANS L’HORREUR ENTRE LES INTERNÉS SAISIS DURANT UNE PAUSE À BUCHENWALD OU À DACHAU ET LES CLICHÉS, TRÈS PEU NOMBREUX, ÉMANANT DE RAVENSBRÜCK ET DE BIRKENAU. DE RAVENSBRÜCK, IMMENSE CAMP DE CONCENTRATION POUR FEMMES SITUÉ AU NORD DE BERLIN, ON RETIENT CETTE PHOTOGRAPHIE D’UNE FEMME À LA MAGNIFIQUE PRESTANCE, QUI EXHIBE UNE JAMBE SCARIFIÉE ET TUMESCENTE. POLONAISE, ELLE FAIT PARTIE D’UN GROUPE DE COBAYES VICTIME DES EXPÉRIENCES MÉDICALES DES NAZIS, QUI MUTILENT À TOUR DE BRAS, RÉDUISENT ET DÉNUDENT LES OS, INTRODUISENT DES BACTÉRIES DANS DES PLAIES.

LE CLICHÉ EST PRIS PAR JOANNA SZYDLOWSKA, LE SAUVETAGE DE LA PELLICULE PASSE PAR LES MAINS DES CAMARADES FRANÇAISES SUPPOSÉES S’EN TIRER MIEUX QUE LES POLONAISES (GERMAINE TILLION, ANISE POSTEL-VINAY), LE « SUJET » SE NOMME MARIA KUSMIERCZUK. LE SENTIMENT DE LA GRÂCE ET DE L’HORREUR QUI SE MÊLENT DANS CETTE PHOTO EN FAIT TOUT LE PRIX. IL FAIT CHAUD AU CŒUR D’APPRENDRE QUE MARIA KUSMIERCZUK SURVIVRA À SES BLESSURES ET DEVIENDRA RADIOLOGUE À GDANSK. CE NE SERA PAS LE CAS DE CES FEMMES QUI, SAISIES DANS LE FLOU D’UN MOUVEMENT SUBREPTICE DE L’APPAREIL, SE DÉSHABILLENT À PROXIMITÉ DU KREMATORIUM 5 DE BIRKENAU, EN 1944, AU MOMENT D’ENTRER DANS LA CHAMBRE À GAZ. ON EST ICI AU CŒUR DU GÉNOCIDE JUIF, QUAND BIEN MÊME, AINSI QUE CLAUDE LANZMANN LE PENSAIT À RAISON, LA NATURE SECRÈTE ET MONSTRUEUSE DE L’ÉVÉNEMENT CONSISTE À LE RENDRE SANS IMAGE.

L’AUTEUR DE CES QUATRE CLICHÉS, DEVENUS À LEUR MANIÈRE ICONIQUES TANT ILS S’APPROCHENT DE CE POINT AVEUGLE, EST UN SONDERKOMMANDO (CES HOMMES CHARGÉS DE LA « GESTION » DES CADAVRES), MEMBRE DE LA RÉSISTANCE INTERNE, JUIF D’ORIGINE GRECQUE DÉNOMMÉ ALBERTO ERRERA. SA FONCTION LUI AURA PERMIS, AVANT DE TROUVER LA MORT DANS UNE TENTATIVE D’ÉVASION, DE PRENDRE CES PHOTOS DE L’INTÉRIEUR D’UNE CHAMBRE À GAZ, L’APPAREIL AYANT ÉTÉ TRANSPORTÉ DANS LE DOUBLE FOND D’UN POT DE PEINTURE. COMMENTAIRE, IMPECCABLE, DE CHRISTOPHE COGNET : « SI ON POUVAIT IDENTIFIER UNE DE CES FEMMES, CETTE IMAGE SERAIT IRREGARDABLE. »

DOCUMENTAIRE FRANÇAIS DE CHRISTOPHE COGNET (1 H 50).

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