Commentary on Political Economy

Sunday 11 February 2024

 

Hamadi Redissi, islamologue : « La réforme de l’islam n’intéresse que ceux qui veulent se réformer eux-mêmes »

YANN LEGENDRE

Hamadi Redissi est professeur émérite de sciences politiques à l’université de Tunis et titulaire de la chaire d’islamologie pratique de l’Institut de promotion des formations sur l’islam à l’Université libre de Bruxelles. Il vient de publier S’exprimer librement en islam (Seuil, 2023, 224 pages, 21,50 euros).

La question du blasphème en islam fait régulièrement polémique. Quand cet interdit puissant s’est-il mis en place ?

Le montage théorique autour du blasphème démarre au XIIe siècle : quiconque insulte Dieu ou les prophètes, les livres sacrés ou les anges encoure la peine capitale, à moins qu’il ne se repente. Certains jurisconsultes considèrent toutefois que le repentir est sans effet s’agissant de l’injure au Prophète. Cette doctrine survit dans les temps modernes et se voit inscrite, au XXe siècle, dans les dispositifs juridiques des pays musulmans.

Est-ce à dire que toute critique de la religion est impossible en contexte islamique ?

Une critique existe. Elle s’incarne à travers une tradition rationaliste née au Moyen Age et qui se prolonge jusqu’à nos jours, défendant l’idée que l’adhésion à l’islam est fondée sur le libre arbitre. En outre, dès le VIIIe siècle s’est développé un courant appelé la zandaqa, qui rassemble des libres-penseurs développant une pensée irrévérencieuse. Cette dernière a été pourchassée : on accusait ces théologiens et lettrés non conformistes d’être extérieurement musulmans, et intérieurement autre chose, sans qu’on sache précisément ce qui leur était reproché (l’impiété, le scepticisme, l’athéisme, l’abjuration, le libertinage…). L’autorité politique de l’époque va donc fouiller dans les consciences pour persécuter ceux qui s’éloignent de l’orthodoxie.

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A l’heure actuelle, les penseurs critiques de l’islam sont marginalisés, et il est difficile, dans le champ musulman, de pouvoir exprimer un point de vue dissident ou minoritaire sans avoir à afficher une islamité de façade. Cela concerne de nombreux domaines : pas seulement l’expression de la critique religieuse, mais aussi le politique, avec des régimes autoritaires difficiles à critiquer explicitement, la vie sociale, les convictions idéologiques, la liberté de conscience, les droits des femmes ou ceux des minorités… Il faut louvoyer, manier l’ellipse et la métaphore.

S’il existe des critiques radicales de la religion, elles relèvent des milieux scientifiques ou académiques, et ne sont pas posées dans le débat médiatique. La dissidence publique est brimée ou dissimulée, si bien que faire semblant, dans les pays islamiques, est la forme canonique de la liberté d’expression à moindres frais. Il va sans dire que cette « duplicité » n’est pas propre à l’islam médiéval ou moderne, mais caractérise toutes les sociétés qui subissent des régimes politiques répressifs hostiles à la liberté d’expression.

A partir du XVIIIsiècle, pourtant, on assiste à la proclamation de certains droits fondamentaux dans de grands pays musulmans. Quel impact cela a-t-il eu sur la liberté d’expression ?

Il est vrai que l’introduction de l’imprimerie, au XVIIIe siècle, et l’enthousiasme provoqué par la découverte de la modernité au XIXe siècle ont entraîné une forme d’éclipse du blasphème. Les journaux se développent, et même une presse satirique qui se révèle très audacieuse dans sa critique des traditions, des mœurs et de la religion – à l’exception toutefois du prophète de l’islam. Des Constitutions et des édits de droit promulgués dans certains pays, en particulier la Turquie, l’Iran et la Tunisie, accordent le droit à la sécurité à tous les sujets, indépendamment de leur religion, et ne mentionnent pas le blasphème comme crime.

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Pourtant, les Etats postcoloniaux du XXe siècle vont le réintroduire. Grand paradoxe, c’est dans la Turquie laïque que le code pénal rétablit le délit de blasphème, en mars 1926 ; il ne sera abrogé qu’en 2005, la Turquie souhaitant intégrer l’Union européenne. Les Etats musulmans du XXe siècle – pour la plupart autoritaires, qu’ils soient républicains ou monarchiques – ont assis leur pouvoir sur un ordre religieux moderne dans lequel, d’ailleurs, le concept de blasphème est étendu : il ne désigne plus seulement l’insulte au Prophète, mais plus largement tout outrage à la religion. L’athéisme, l’apostasie, l’hérésie se trouvent ainsi englobés dans la définition du blasphème, ce qui constitue une nouveauté.

Comment la modernité, au sens occidental du terme, est-elle alors reçue ?

Constatant le retard pris par rapport à l’Occident, deux tendances se développent au XIXe siècle. Celle des réformateurs, tout d’abord. Leur projet était de débarrasser l’islam des scories du passé en retournant aux fondements de l’islam, c’est-à-dire le Coran, la sunna du Prophète [sa biographie ainsi que les recueils de ses dits et actes] et l’interprétation qui en est faite dans les tout premiers siècles de l’islam – soit l’exégèse canonisée au IXe siècle. Face aux réformateurs, un autre courant de pensée, celui des lumières radicales, défendait l’idée que la seule manière d’être de son temps était d’adopter les valeurs de l’Occident – laïcité, démocratie, liberté de conscience, universalisme.

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Quant aux musulmans européens, qui évoluent dans des pays laïques où il leur serait possible d’exercer un rôle d’avant-garde sans encourir de représailles, ils s’avèrent souvent moins audacieux à l’égard du culte que leurs coreligionnaires en pays islamiques. Les problématiques autour de l’identité expliquent peut-être cet état de fait en Europe.

Comment expliquer une telle prégnance du religieux en contexte musulman ?

J’impute cela au fait que, face à la modernité, c’est la tendance de la « tradition aménagée », à savoir la conciliation de la modernité et de la tradition, qui a prévalu. L’incapacité à ériger la liberté comme valeur fondamentale de la société et la volonté de préserver les formes de vie traditionnelles expliquent que, dans les pays musulmans, l’islam structure encore la vie sociale. En outre, l’islam est orthopraxique ; il repose sur une pratique religieuse stricte où le culte sature l’espace public. De ce fait, l’Etat ne peut pas s’en désister sans apparaître comme démissionnaire face à une force aussi puissante.

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Mais, à mon sens, il n’est pas utile de chercher à réformer l’islam : la réforme n’intéresse que ceux qui veulent se réformer eux-mêmes et il est impossible de l’imposer à plus de 1 milliard d’individus. Cela fait presque deux siècles que l’on parle de réformer l’islam ! Les musulmans et les Occidentaux attendent un réformateur providentiel, mais l’islam n’a pas besoin d’un Luther. A supposer d’ailleurs qu’un Luther veuille bien mener cette réforme, elle risquerait de rester lettre morte puisque, contrairement au catholicisme, il n’existe pas dans la religion musulmane de structure centralisée du culte à même de l’imposer.

Par conséquent, si on ne veut pas condamner l’islam à une réforme sine die, constamment reportée à des temps ultérieurs, une position plus modeste serait d’admettre le pluralisme politico-religieux et de déclarer l’Etat neutre en matière religieuse. Peut-être l’islam, prisonnier de sa propre primauté, pourrait-il ainsi s’en sortir par le haut.

Vous relevez que, dans les années 1930, quelques penseurs ouvertement athées pouvaient s’exprimer dans un climat relativement tolérant, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Pourquoi ?

A l’époque médiévale, les penseurs libres comme Razi (Rhazès) ou rationalistes comme Ibn Rushd (Averroès) refusaient d’impliquer les masses populaires dans les débats d’idées. Aujourd’hui, avec la démocratisation de la connaissance religieuse, le débat n’est plus l’apanage des intellectuels : il est devenu public. Cela pourrait être positif s’il y avait des gens éclairés à même d’influer sur la société. Mais dans le cas où l’opinion publique est dominée par le conservatisme ou l’inquisition, il y a peu de chances pour qu’une pensée libre se développe de manière significative dans les pays islamiques. Beaucoup d’intellectuels y sont dans l’effet d’affichage, c’est-à-dire extérieurement musulmans, intérieurement autre chose. Pour nombre d’entre eux, c’est même une question de survie.

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Vous écrivez que distinguer islam des Lumières et islam des ténèbres n’est pas toujours pertinent. Pourquoi ?

Aujourd’hui, le blasphème est interdit aussi bien par l’Etat, les oulémas « traditionnels » et les islamistes. Par conséquent, dire que l’islam n’a rien à voir avec l’islamisme est un déni de réel, puisque la position du premier rejoint celle du second. Pour autant, cela ne signifie pas que l’islam doive être confondu avec son avatar fanatisé. La différence réside dans la sanction : les législations punissent le blasphème par des peines de prison, tandis que l’islamiste passe à l’acte et fait taire l’arme de la critique par la terreur. Quoi qu’il en soit, sur certaines questions comme le blasphème, l’athéisme, la représentation figurée, il existe une zone grise entre l’islam et l’islamisme où des points de jonction sont indiscutables.

Ma crainte, c’est qu’en imputant à l’islamisme tous les malheurs de l’islam contemporain, on fasse l’impasse sur la nécessaire critique de l’islam tout court. Certes, deux lectures s’opposent depuis toujours dans la religion musulmane, avec l’islam des ténèbres et l’islam des Lumières ; mais certains rétrogrades musulmans, sans être des islamistes, sont contre les droits de la femme, les minorités religieuses ou l’apostasie. A mes yeux, l’islamisme n’est pas un corps étranger à l’islam, de la même manière que l’intégrisme n’est pas étranger au catholicisme.

En défendant cette vision, ne craignez-vous pas d’alimenter ceux qui tiennent un discours hostile à l’islam ?

Bien au contraire. Faire de l’islamisme la part maudite de l’islam et lui imputer toutes les dérives revient à faire l’impasse sur l’autocritique. L’islamisme n’est pas le seul porte-parole du conservatisme religieux : l’ensemble du dispositif islamique mérite d’être réétudié. C’est la seule manière de pouvoir sortir de l’impasse dans laquelle nous sommes. Ce n’est pas parce qu’une analyse abonde dans le sens de ceux qui critiquent l’islam qu’il ne faut pas mener à bien ce travail. Quel serait le courage de se taire ? Rien n’est plus noble que la critique et plus salutaire que l’autocritique. En ce sens, l’islamophilie n’aide pas vraiment à se remettre en question.

A vos yeux, la religion est-elle forcément une aliénation ?

J’appartiens à la libre-pensée, à la critique radicale, et j’ai longtemps pensé que la religion était effectivement une aliénation. Aujourd’hui, cependant, je la vois comme une option parmi d’autres qui tente de répondre à la question métaphysique. Je respecte les croyants. Mais la religion, quand elle n’est pas cantonnée à la sphère privée, se révèle souvent inquiétante. Bien que les religions se targuent d’être tolérantes, très peu le sont lorsqu’elles se trouvent en position de force vitale. Ce n’est que dans le cas où elles ne sont plus en surplomb qu’elles se voient obligées de battre en retrait et d’adopter un langage réformé par la modernité.

« S’exprimer librement en islam »

Quels sont les interdits qui pèsent sur la liberté d’expression dans la religion musulmane ? Hamadi Redissi, déjà auteur de plusieurs essais remarqués sur l’histoire de l’islam – en particulier Le Pacte de Nadjd, ou comment l’islam sectaire est devenu l’islam (Seuil, 2007) – répond à cette question très sensible au fil d’une vaste enquête historique. Analysant les trois champs qui régissent le domaine de l’expression dans la religion musulmane – le visible, le dicible et le pensable –, il montre que la représentation figurée (en particulier celle du Dieu et de son Prophète), le blasphème et l’incroyance sont progressivement devenus des tabous puissants qui continuent de régir les sociétés islamiques.

Pour l’auteur, « une modernité radicale, laïque, universaliste et en rupture avec la tradition est impensable en islam », malgré des tentatives de réformes à partir du XIXe siècle (notamment avec les courants de la Nahda, la Renaissance, et de l’Islah, la Réforme). Hamadi Redissi dresse, au passage, des portraits passionnants de quelques-uns de ces réformateurs et libres penseurs audacieux. Ainsi d’Abu al-Kacem al-Baghdadi, anticonformiste ayant vécu au XIsiècle à Bagdad : il montre qu’une liberté de ton extraordinaire est – parfois – possible.

« S’exprimer librement en Islam », d’Hamadi Redissi, Seuil, 224 pages, 21,50 euros.
« S’exprimer librement en Islam », d’Hamadi Redissi, Seuil, 224 pages, 21,50 euros. SEUIL

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