Commentary on Political Economy

Wednesday 14 February 2024

 

« Tournant le dos à l’histoire de son propre pays, Donald Trump fait la courte échelle à Vladimir Poutine »

Face à l’entreprise de sabotage législatif de l’aide américaine à l’Ukraine menée par le Parti républicain trumpiste, c’est un dirigeant polonais qui, finalement, a dit tout haut ce que beaucoup en Europe pensaient tout bas, le 8 février, après un nouveau blocage au Congrès du volet d’aide militaire de 60 milliards de dollars (environ 56 milliards d’euros), crucial pour Kiev. « Chers sénateurs républicains d’Amérique, a écrit le premier ministre, Donald Tusk, sur son compte X. Ronald Reagan, qui a aidé des millions d’entre nous à regagner notre liberté et notre indépendance, doit se retourner dans sa tombe aujourd’hui. Honte à vous. »

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Il faut savoir ce que cela coûte à un homme politique polonais de dénoncer des turpitudes des Etats-Unis, allié unanimement révéré à Varsovie. Mais les Polonais ont ce sens de l’histoire qui manque, sans doute, à Donald Trump et à ses troupes. Bill Burns, le directeur de la CIA, l’a, lui, davantage, en fin connaisseur de l’Europe de l’Est, où il a vécu : pour les Etats-Unis, dit-il, abandonner l’Ukraine serait une erreur « aux proportions historiques ».

Ronald Reagan, président de 1980 à 1988, a dû faire un bond de plus dans sa tombe lorsque, le 10 février, son lointain successeur à la Maison Blanche, Donald Trump, en campagne pour y retourner, a rompu l’engagement des Etats-Unis à protéger leurs alliés européens si ceux-ci n’augmentaient pas leurs budgets de défense. Pis : dans une de ces formules démagogiques qui font carton plein dans les meetings électoraux, il a invité la Russie à « s’en prendre à eux autant qu’elle le voudrait ». La Russie, Etat agresseur qui mène une guerre à l’Ukraine comme l’Europe n’en a pas connu depuis 1945 simplement parce que le Kremlin considère que l’Ukraine lui appartient. « Aucun autre président dans notre histoire ne s’est incliné devant un dictateur russe, s’est indigné, mardi, Joe Biden. Bon Dieu, c’est stupide, c’est honteux, c’est dangereux. C’est non-américain. »

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Quel retournement, en effet ! Ni Reagan, acteur de films de série B, ni Trump, roi de l’immobilier, n’étaient destinés à devenir présidents des Etats-Unis. Mais là s’arrêtent leurs points communs. Le Parti républicain de Trump n’a plus rien à voir avec celui de Reagan : à la fin de la guerre froide, ce parti, résolument internationaliste, soutenait les mouvements d’opposition dans le bloc soviétique et ne cessait de demander la libération des dissidents emprisonnés. Qui a entendu Donald Trump réclamer la libération de l’opposant russe Alexeï Navalny, qui purge sa peine de dix-neuf ans de prison dans un camp pénitentiaire de l’Arctique ?

« Idiot utile »

Au contraire. Tucker Carlson, ex-star de la chaîne conservatrice Fox News et thuriféraire de Donald Trump, est allé à Moscou réaliser un entretien télévisé avec Vladimir Poutine que, d’après lui, « pas un seul journaliste occidental ne s’est inquiété d’interviewer » – omettant au passage que deux compatriotes, journalistes américains, sont emprisonnés en Russie sans autre motif que d’avoir fait leur travail. Cet entretien de deux heures a été diffusé sur le réseau social X, propriété du milliardaire Elon Musk, naturalisé américain, qui est convaincu que Vladimir Poutine « n’a aucune chance » de perdre la guerre en Ukraine.

L’interview est en soi une insulte au journalisme dans un pays où de grands journaux ont fait tomber un président, Richard Nixon. M. Poutine, qui se trouve aussi avoir le sens de l’histoire, tout au moins de l’histoire telle qu’il la réécrit, y met à profit la première demi-heure pour noyer son interlocuteur dans un flot de détails historiques réinventés sur une prétendue genèse de l’Europe contemporaine, sans jamais que l’Américain, assommé, soit capable de le contredire.

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L’épisode a valu à Tucker Carlson le qualificatif d’« idiot utile » de la part de Hillary Clinton, inquiète de voir qu’« il y a des gens aujourd’hui dans notre pays prêts à servir de cinquième colonne à Vladimir Poutine ». Un ancien élu républicain passé à l’opposition, Adam Kinzinger, a traité Carlson de « traître ». Ce n’est d’ailleurs pas par hasard si, parmi les vingt-deux sénateurs républicains qui ont fini par défier Donald Trump et se prononcer en faveur du déblocage de l’aide à l’Ukraine, on trouve plusieurs anciens combattants et des experts des affaires de défense.

L’OTAN, « pas une œuvre de charité »

La guerre, ils connaissent. Pour eux, permettre à la Russie de remporter celle-ci irait à l’encontre de la doxa de sécurité internationale à laquelle ils ont adhéré depuis la guerre froide. L’Alliance atlantique, a rappelé, mardi devant la presse, l’ambassadrice des Etats-Unis à l’OTAN, Julianne Smith, est « la pierre angulaire de la politique étrangère américaine » mise en œuvre « depuis plus de sept décennies par des administrations démocrates et républicaines ». « Ce n’est pas une œuvre de charité – elle sert nos intérêts. »

Mais le doute chemine, avec le lien transatlantique au cœur des interrogations. Avant même la dernière saillie de Trump, cinq experts européens de renom ont publié dans la revue Foreign Affairs un long article intitulé « Mettre l’Europe à l’abri de Trump : comment le continent peut se préparer à l’abandon américain ». Il y a un élément nouveau dans le défi Trump, notent-ils : « Il a été le premier président américain qui ne traite pas l’Europe comme faisant partie de la famille. Il s’est montré plus à l’aise avec des autocrates comme Poutine et le président chinois Xi Jinping qu’avec des dirigeants européens démocratiquement élus. »

On en est là. En grande difficulté, l’Ukraine attaquée se débat, à court de munitions. Vladimir Poutine plastronne et fait croire qu’il est prêt à négocier. Tournant le dos à l’histoire de son propre pays, Donald Trump lui fait la courte échelle. Et les Européens se prennent à se demander si l’OTAN survivrait sans les Etats-Unis. La question a beau ne pas avoir été posée dans ces termes, il n’est pas interdit d’y réfléchir.

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