Commentary on Political Economy

Monday 12 February 2024

 

« Dans le secteur aérien, la Russie ne pourra brader la sécurité sans passer pour une République bananière »

« La Russie ? Même pas mal… » Voilà ce que Vladimir Poutine répond en substance, avec une inoxydable assurance, quand il évoque les effets des lourdes sanctions décrétées par les Occidentaux depuis le début de l’offensive contre l’Ukraine, en février 2022. « L’économie va bien » et les mesures de rétorsion contre son pays – le plus sanctionné au monde – ne l’ont pas mis à genoux, répète le président russe en agitant les chiffres de la croissance, avec + 3,6 % en 2023, selon l’agence nationale de statistiques Rosstat, et + 2,6 % prévus en 2024 par le Fonds monétaire international. Qu’importe s’ils sont gonflés par les dépenses militaires et ne disent rien de l’état de l’industrie ni de la vie quotidienne des Russes.

Depuis deux ans, Moscou déploie un grand savoir-faire pour produire plus d’armements, écouler son pétrole, son gaz et son blé, se fournir en semi-conducteurs ou fabriquer des produits alimentaires. Le pouvoir a mobilisé les entreprises russes, pillé ou racheté à vil prix des sociétés occidentales, loué des « tankers fantômes », créé de nouveaux circuits d’approvisionnement. Le pays conserve le soutien de voisins aussi puissants que la Chine, l’Inde, la Turquie ou l’Iran tout en cultivant de solides relations avec les pétromonarchies du Golfe.

« Un peu inquiets »

L’économie de la débrouillardise, aussi inventive soit-elle, finit par atteindre ses limites. Elles apparaissent dans le secteur aérien, où la Russie ne pourra brader la sécurité sans passer pour une République bananière. Le risque est pourtant là. Sur quelque 1 000 aéronefs commerciaux immatriculés en Russie, près des deux tiers sont de fabrication étrangère ; et la moitié est sortie des chaînes d’Airbus et Boeing. Ainsi en avait décidé M. Poutine, au début des années 2000, pour remplacer Tupolev et Iliouchine de l’ère soviétique, tout en tentant de relancer l’aéronautique civile avec la création du holding public United Aircraft Corporation.

Mais Boeing, Airbus, Embraer ou ATR, comme les équipementiers Safran, Thales ou Honeywell, ont rompu avec leurs clients russes, les privant de pièces détachées (pneus, trains d’atterrissage, freins…), de services de maintenance et de mise à jour des logiciels de navigation. Le trafic aérien n’a guère baissé pour autant depuis les sanctions et aucune catastrophe n’est imputable à l’embargo. Les avions d’Aeroflot, S7 Airlines, Ural Airways ou Rossiya couvrent toujours les onze fuseaux horaires du territoire, une présence vitale pour l’économie russe, ou volent souvent complets vers les pays qui ne sont pas « inamicaux ».

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Cela n’a pas empêché la communauté des avionneurs de s’être interrogé très tôt. « Nous sommes un peu inquiets de la façon dont les avions sont exploités, indiquait Guillaume Faury, patron d’Airbus, il y a un an. Mais nous n’avons pas de réel moyen d’agir et bien sûr nous respectons absolument les sanctions. » Les Russes usent de tous les expédients : périodes rallongées entre deux vérifications des appareils, pièces cannibalisées sur d’autres avions, fabrication ou importation de pièces non certifiées… Des initiatives de l’Etat – conseillé par l’Iran, lui-même sous embargo – qui n’ont pas reçu l’accord de Boeing et d’Airbus.

« Hors service d’ici à 2025 »

Les experts ne constatent encore qu’une hausse des incidents de sécurité, même s’ils ne sont pas tous imputables aux sanctions. Ils sont passés de 36 en 2022 à 74 en 2023, selon la base de données allemande Jacdec citée par le Wall Street Journal. A force de désosser certains appareils pour en maintenir d’autres en service, « plus de la moitié de la flotte actuelle sera mise hors service d’ici à 2025 », estime le cabinet Oliver Wyman sur la base d’estimations du ministère russe des transports.

Depuis deux ans, l’Etat a aussi mis le prix pour soutenir le secteur aérien, et notamment la production d’avions de ligne : 1 000 milliards de roubles (environ 10 milliards d’euros), a calculé Reuters en s’appuyant sur des données officielles. Un mois après le début du conflit, Moscou annonçait la relance du Tupolev TU-214, conçu à la fin des années 1980, pour prévenir des difficultés sur les Boeing 737 et les Airbus A320. « Notre flotte aérienne est surchargée d’avions fabriqués à l’étranger, déplore M. Poutine. Nous prévoyons de produire plus de 1 000 avions d’ici à 2030. Nos propres avions. »

Les industriels occidentaux ne croient pas aux fanfaronnades du maître du Kremlin. Elles rappellent le Gosplan, où l’affichage d’objectifs irréalistes comptait plus que leur réalisation. Moscou a bien des aéronefs de conception récente. Mais le court-moyen-courrier SJ-100 de Soukhoï n’a pas fait ses preuves face à l’A320 ou au 737, malgré les déboires du MAX. L’Irkout MC-21 aura lui aussi du mal à se passer de technologies occidentales, qui ont l’avantage de crédibiliser les avions russes à l’export. Même le programme de gros-porteur russo-chinois CR919, lancé en 2016, s’est crashé sur les sanctions.

Le secteur aérien n’est qu’une illustration parmi d’autres d’une réalité que les dirigeants russes feignent d’ignorer : leur pays court toujours après l’Occident et la Chine pour rattraper leur avance technologique et égaler leur performance industrielle, les deux étant liées. C’est désormais vrai pour l’intelligence artificielle (IA), où la Russie se classe au 38e rang mondial pour l’état de préparation à cette révolution, loin derrière les Etats-Unis (1er), la France (6e) et la Chine (16e), selon l’indice établi par Oxford Insights.

Le discours faussement technophile (et authentiquement post-soviétique) de M. Poutine va se heurter aux dures réalités. En janvier, il dévoilait un « plan IA » pour accroître les capacités en supercalculateurs, améliorer la formation des experts et renforcer la coopération avec la Chine et l’Inde. Las, sa guerre en Ukraine a fait fuir ingénieurs et chercheurs par dizaines de milliers. Et le récent rachat de Yandex par des fonds locaux, sous les auspices du Kremlin, n’augure rien de bon pour le dynamisme du « Google russe ». L’innovation ne fait pas bon ménage avec l’autarcie et l’autocratie.

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