Commentary on Political Economy

Friday 1 March 2024

 

A Moscou, Alexeï Navalny traité en ennemi jusque dans la tombe

People wait outside the Church of the Icon of the Mother of God Sooth My Sorrows to pay last tribute to the Russian opposition leader Alexei Navalny, in Moscow, March 1, 2024.
MARIA TURCHENKOVA POUR « LE MONDE »
Publié aujourd’hui à 21h49, modifié à 21h51

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    RécitLa brutalité avec laquelle les autorités russes ont géré les funérailles de l’opposant, mort en détention, a transformé l’événement en manifestation. Privée d’accès à son héros, puis ballottée par des centaines de policiers en tenue antiémeutes, la foule a fini par dire sa rage.

    Que retenir, du silence ou des cris ? De la dignité recueillie des parents d’Alexeï Navalny ou de la colère indignée de ses partisans ? Il y a eu deux enterrements d’Alexeï Navalny, vendredi 1er mars : l’un pour ses rares proches encore en Russie, presque conforme aux canons du genre ; l’autre, brouillon et rageur, pour une foule de Moscovites orphelins de celui qui fut leur compagnon et leur guide pendant plus d’une décennie. Un élément a réuni ces deux événements parallèles : l’absence totale de considération des autorités russes pour les uns comme pour les autres.

    Dans l’église de l’Icône-de-la-Mère-de-Dieu de Marino, quartier périphérique de la capitale où l’opposant habitait avec sa famille, quatre chaises avaient été disposées pour ses parents et ceux de sa veuve, Ioulia Navalnaïa – absente car elle-même en exil avec les deux enfants du couple. Une cinquantaine d’autres personnes ont été admises dans l’édifice, au hasard de la gestion des foules propre à la police moscovite. Tous réunis autour du cercueil ouvert du mort, fixant ce visage gris et déformé sur lequel avait été placé un ventchik, ruban orné d’icônes et de prières. Alexeï Navalny, mort en détention deux semaines plus tôt, le 16 février, était croyant.

    L’office a duré moins d’une demi-heure, bien moins que le veut la pratique – plusieurs sources, y compris au sein de l’Eglise orthodoxe, évoquaient un ordre émanant du Patriarcat de faire au plus court. A la fin, les employés des services funéraires ont été jusqu’à bousculer des fidèles pour s’empresser de fermer le cercueil. Dans l’église, on a pu entendre des cris pleins d’angoisse : « Laissez-nous lui dire adieu ! »

    Le corbillard a ensuite filé avec la même hâte vers le cimetière Borissovskoïe, à trois kilomètres de là, laissant sur place la foule de plusieurs milliers de personnes qui patientaient, parfois depuis le matin, en une file longue de plusieurs centaines de mètres ou juchées tout autour du bâtiment, sur des monticules de neige.

    « Une perte comparable à celle d’un membre de ma famille »

    Lorsqu’une personnalité publique de premier plan meurt, l’usage est de laisser son cercueil accessible à ceux qui désirent se recueillir auprès du défunt. L’équipe d’Alexeï Navalny n’a pas pu louer la moindre salle de la capitale, résultat, selon elle, de pressions, et n’a pas été associée à l’organisation des funérailles. La famille, aussi, souhaitait que « ceux pour qui la disparition d’Alexeï est une tragédie personnelle » puissent rendre hommage à l’opposant, selon les mots de sa mère, Lioudmila.

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    C’est même pour cela que cette femme de 69 ans s’est battu pour récupérer le corps de son fils, quand les autorités, après l’avoir retenue vingt-quatre heures dans une morgue du Grand Nord, tentaient de la convaincre, en contradiction avec la loi, d’accepter un enterrement en catimini. « Le temps ne joue pas pour vous, un corps ça se dégrade », menaçait l’officier Varapaïev, dont Mme Navalnaïa a osé donner le nom.

    Ces mêmes autorités, à Moscou, ont préféré témoigner jusqu’au bout de leur mépris du défunt et de ses partisans, quitte à provoquer la confusion dans une tranquille banlieue dortoir. Jusque-là, la foule s’était contentée de tristes applaudissements, interrompus de quelques cris répétés : « Navalny ! », « Merci ! »

    Lors des funérailles d’Alexeï Navalny, à Moscou, le 1er mars 2024.
    Lors des funérailles d’Alexeï Navalny, à Moscou, le 1er mars 2024. MARIA TURCHENKOVA POUR « LE MONDE »
    Lors des funérailles d’Alexeï Navalny, à Moscou, le 1er mars 2024.
    Lors des funérailles d’Alexeï Navalny, à Moscou, le 1er mars 2024. MARIA TURCHENKOVA POUR « LE MONDE »

    Beaucoup, parmi les présents, témoignaient de cette « tragédie personnelle » évoquée par Lioudmila Navalnaïa – « Je ressens une perte comparable à celle d’un membre de ma famille », confiait un homme d’âge mûr avant la cérémonie, rappelant la force de l’opposant, qui a su redonner en foi en la politique à de nombreux Russes et s’inviter dans les foyers de ceux qui suivaient fidèlement ses vidéos et enquêtes sur YouTube contre la corruption du pouvoir.

    « Je ne pouvais pas ne pas venir, par respect pour lui comme pour moi-même », appuyait une femme, mère de famille, en larmes, indiquant n’avoir jamais participé à la moindre action politique de sa vie, par peur d’être détenue ou de perdre son travail. Ces derniers jours, les autorités avaient multiplié les intimidations, menaçant d’exclusion les étudiants présents aux obsèques ou arrêtant brièvement l’avocat qui avait accompagné la mère de M. Navalny dans l’Arctique.

    Mémoriaux improvisés

    Privée d’accès à son héros, puis ballottée par des centaines de policiers en tenue antiémeutes, la foule a fini par dire sa rage, retrouvant des mots enfouis depuis plus de deux ans et le début de l’invasion de l’Ukraine, point de départ d’une répression encore accrue : « Poutine assassin »« La Russie sera libre », « Non à la guerre »« Poutine à La Haye [ville des Pays-Bas où siège la Cour pénale internationale] »« Liberté aux prisonniers politiques »… Pendant des heures, bloquées de toute part, des colonnes de plusieurs milliers de personnes brandissant des fleurs ont tenté de rallier le cimetière, piétinant dans la neige, transformant de simples obsèques en manifestation.

    Lors des funérailles d’Alexeï Navalny, à Moscou, le 1er mars 2024.
    Lors des funérailles d’Alexeï Navalny, à Moscou, le 1er mars 2024. MARIA TURCHENKOVA POUR « LE MONDE »

    Pendant ce temps, dans le cimetière, le cercueil d’Alexeï Navalny était porté en terre au son de My Way, de Franck Sinatra – quelques minutes plus tard, la page YouTube de la chanson était inondée de commentaires et remerciements en russe, reflet des innombrables hommages organisés hors de Russie ou en ligne.

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    Les parents étaient à nouveau entourés d’une poignée de fidèles, mais aussi des ambassadeurs de plusieurs pays occidentaux, celui de France y compris. La femme, les enfants ou encore le frère de l’opposant, tous réduits à l’exil, se contentaient de publier des messages sur les réseaux sociaux.

    « Liocha [Alexeï], merci pour ces vingt-six ans de bonheur absolu, écrivait Ioulia Navalnaïa, sa veuve, que les télévisions russes ont dépeinte ces deux dernières semaines en épouse infidèle et vénale, et qui a annoncé vouloir poursuivre l’œuvre de son mariOui, même ces trois dernières années [en prison] tu m’as donné du bonheur. (…) Je t’aime éternellement, pars en paix. »

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    Des milliers, puis des centaines de personnes ont patienté jusqu’à la nuit avant de pouvoir rentrer dans le cimetière, scandant régulièrement des slogans. A 22 h 30 seulement, la police a fermé l’accès aux lieux. Ceux qui n’ont pu accéder à la tombe, ou avaient renoncé face à l’interminable attente, improvisaient de petits mémoriaux en déposant fleurs, bougies et messages manuscrits dans la neige.

    Dans d’autres villes de Russie, des citoyens ont amené des fleurs au pied des mémoriaux aux victimes des répressions soviétiques. Dans la soirée, 90 personnes avaient été arrêtées dans le pays. Il fait peu de doute que ceux qui, à Moscou, ont scandé les slogans les plus hostiles seront à leur tour identifiés et inquiétés, grâce à la présence massive de caméras et d’agents en civil.

    La foule restait maigre

    Cette journée, et les montagnes de fleurs qui ne manqueront pas de se former sur sa tombe au cours de celles à venir, consacre le statut d’icône d’Alexeï Navalny. Mais icône de quoi ? D’une opposition décimée, dont pas un représentant n’a pu être présent à Moscou, vendredi ? Des derniers espoirs de changement démocratique en Russie ?

    On ne pouvait s’empêcher de songer, ce jour de mars, aux enterrements d’autres grandes figures : le physicien et dissident Andreï Sakharov, mort en 1989 de retour d’exil ; la journaliste Anna Politkovskaïa, assassinée en 2006 ; l’opposant Boris Nemtsov, tué par balles au pied du Kremlin, en 2015…

    Aussi tragiques furent-elles, leurs funérailles restaient porteuses d’un espoir, même mêlé de culpabilité. « Pardonne-nous », disait la foule venue rendre hommage à M. Sakharov, selon le compte rendu du Monde du 18 décembre 1989 ; « Nous t’avons abandonnée », disait celle présente pour Mme Politkovskaïa… Ce reproche restait présent, vendredi, au pied des tours de Marino. Adieuen russe, se dit presque comme pardon…

    Immense à l’aune de ce qu’est devenue la Russie, suffisante pour irriter Vladimir Poutine et remettre en cause sa foi en un peuple unanime derrière son chef, la foule venue saluer Alexeï Navalny restait maigre (des « dizaines de milliers » de personnes, estimait toutefois la BBC), comparée à celle venue pour ces illustres prédécesseurs.

    Lors des funérailles d’Alexeï Navalny, à Moscou, le 1er mars 2024.
    Lors des funérailles d’Alexeï Navalny, à Moscou, le 1er mars 2024. MARIA TURCHENKOVA POUR « LE MONDE »

    Irina, une retraitée de 86 ans, se souvenait, vendredi, de toutes les manifestations de l’opposition démocrate auxquelles elle a participé, ou encore à ce jour de janvier 2021 où elle s’est rendue à l’aéroport accueillir Alexeï Navalny, après son empoisonnement : « Nous étions quelques centaines… Si nous avions été plus nombreux, les choses auraient peut-être été différentes. Mais nous avions peur. Ce n’est pas Poutine qui a tué Navalny, c’est la Russie. »

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