Commentary on Political Economy

Thursday 7 March 2024

 

Dmytro Kuleba, ministre des affaires étrangères de l’Ukraine : « Il est temps que l’Europe et les Etats-Unis répondent aux questions soulevées lors de la conférence de Paris »

Vendredi 1er mars, j’ai accompagné le président Zelensky dans un voyage à Kharkiv. Nous avons visité un hôpital militaire, où j’ai vu un soldat ukrainien entièrement amputé des deux jambes. Cette amputation est l’effroyable résultat d’une frappe massive d’artillerie russe.

Souffrant d’un manque critique d’obus d’artillerie, l’armée ukrainienne n’est pas en mesure de détruire l’artillerie russe et de protéger ses soldats. Aussi cet homme est-il à présent condamné à passer le restant de sa vie privé de ses deux jambes. Il regardait fixement la fenêtre, sans un mot, plongé dans des réflexions sur l’avenir.

Si aujourd’hui l’Ukraine se trouve dans cette situation, c’est parce que nos alliés en Europe et aux Etats-Unis ont mis des mois à débattre avant de prendre la décision de nous fournir des munitions d’artillerie en quantité suffisante. Parce qu’ils n’ont pas accéléré à temps leur production d’armement, qu’ils ont traîné les pieds avant de se procurer du matériel militaire auprès de pays tiers et qu’ils ont exporté des obus produits en Europe vers d’autres régions du monde.

Une obsession de Poutine

Dans un pareil contexte, nous considérons avec un optimisme mesuré la décision qu’ont prise nos alliés, lors de la conférence de Paris du 26 février, d’augmenter les achats de munitions auprès de pays tiers. Nous sommes profondément reconnaissants de cette décision. Cependant, elle est insuffisante. Il faut d’urgence des décisions résolues et systémiques – non plus des discussions fiévreuses.

Une stratégie victorieuse repose sur trois points : l’unité, l’unité et encore l’unité. Une unité générale entre la société, les chefs militaires, les soldats, les dirigeants militaires et politiques, et entre alliés. En l’absence de réponses courageuses et honnêtes aux questions soulevées lors de la conférence de Paris, il n’existera ni unité ni stratégie.

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Soyez bien certains que la Russie, elle, possède une stratégie. Voyez la militarisation de son économie et l’ultimatum lancé par Poutine en décembre 2021, dans lequel il demande à l’OTAN de se retirer de l’Europe centrale. Concrètement, ce retrait signifierait remettre la région aux mains de la Russie et restaurer l’influence russe à l’intérieur des frontières de l’ex-URSS – ce qui est aujourd’hui une obsession de Poutine.

La Russie, empire ingénieux s’il en est, a toujours fait preuve d’endurance stratégique. Permettez-moi de rappeler que moins de neuf ans se sont écoulés entre la bataille d’Austerlitz, perdue par le tsar, et l’entrée des soldats russes à Paris. Le contexte était différent, certes, mais la leçon reste d’actualité : dans les grandes guerres, la situation peut se retourner en la faveur de qui a de l’endurance et des alliés. L’Ukraine, elle, a des alliés qui peinent à accroître leur endurance.

Confiance en nos combattants

Le débat fait partie de notre culture démocratique. Et il est primordial de conclure un débat par des solutions concrètes. De chercher des actions, non des excuses.

De ce point de vue, nous saluons les décisions et les messages résolus de la conférence de Paris, ainsi que l’empressement et le dévouement du président Macron à la seule cause juste : assurer la victoire de l’Ukraine et de l’Europe, et la défaite de la Russie. Il faut que les alliés s’unissent pour reconnaître cette cause.

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A dire vrai, les actuelles discussions enflammées sur l’hypothétique envoi de troupes en Ukraine n’ont guère de sens. Même si des soldats étrangers arrivaient demain au front, ils seraient confrontés à la même pénurie de munitions, dramatique, que les Ukrainiens.

Permettez-moi également de rappeler à tous que, en dix années d’agression russe et en deux années d’invasion à grande échelle de son territoire, jamais l’Ukraine n’a demandé l’envoi de troupes étrangères pour combattre à ses côtés. Nous avons toujours eu confiance en nos combattants. Ils sont notre fierté.

Missiles à longue portée

Aussi, les multiples déclarations, hâtives, pour écarter le scénario d’un envoi de troupes en Ukraine ne constituent pas un coup pour notre pays. Elles portent, en revanche, un coup à la sécurité européenne. Ne nous méprenons pas : Poutine a senti que la guerre inspire une peur primaire aux Européens, et il en a pris bonne note. Il est regrettable de constater le trop grand nombre de personnes qui, au sein du monde politique et de la société, ne parviennent pas à saisir que l’ère de la paix en Europe est une ère révolue.

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Il existe plusieurs décisions simples et évidentes que nos partenaires peuvent prendre pour prêter main-forte à nos combattants. L’Ukraine a besoin de davantage de munitions d’artillerie et de missiles à longue portée pour repousser les attaques russes et libérer son territoire. Elle a besoin de systèmes de défense aérienne Patriot et autres pour protéger ses villes. D’installations pour réparer plus rapidement ses véhicules militaires dans des bases en Ukraine, plutôt qu’à l’étranger. De formations pour ses soldats dans des bases en Ukraine plutôt qu’à l’étranger. Tout cela se tient. A condition de ne pas se laisser guider par la peur. La peur n’empêche pas les problèmes ; elle les aggrave.

Le président français a raison de dire que l’Europe n’a nul besoin d’attendre le résultat de l’élection présidentielle américaine. C’est notre continent, notre liberté et l’avenir de nos enfants qui sont en jeu. Et c’est maintenant que nous devons agir.

Au tour de vos soldats

En 2023, l’Ukraine a augmenté la capacité de son industrie de la défense d’environ 300 %. En 2024, elle doit encore l’accroître de 600 % par rapport à 2023. Nos amis aussi doivent passer à la vitesse supérieure et s’aligner sur le rythme de l’Ukraine s’ils escomptent sérieusement atteindre notre objectif commun : rétablir la paix en Europe. Ils doivent investir davantage dans la production de défense et interdire toutes les exportations de munitions d’artillerie vers des régions extérieures à l’Europe. En ces jours, chaque munition produite en Europe doit servir à défendre l’Europe.

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L’Ukraine est une nation reconnaissante. Nous savons gré à nos alliés de toute l’aide qu’ils nous apportent. Au demeurant, la Russie intensifie son agression et l’Ukraine ne constitue pas l’objectif final de Poutine.

Toutes les capitales européennes doivent comprendre cette vérité simple et dure à la fois, que l’on semble déjà avoir comprise à Paris : soit nos alliés renoncent à la peur, à l’indécision et aux prétendus obstacles, et aident pleinement les soldats ukrainiens dans leurs batailles pour défendre les villes et les villages d’Ukraine, soit, un jour, ce sera au tour de vos soldats de sacrifier leurs vies dans des batailles pour défendre les villes et les villages des pays d’Europe centrale d’abord, et du reste de l’Europe ensuite.

La nuit qui a précédé le jour où j’écris ces lignes, une nouvelle attaque aérienne russe a frappé Kharkiv, Odessa et la région de Soumy. A Odessa, un drone Shahed a touché un immeuble d’habitation, tuant cinq enfants. Le plus jeune d’entre eux, un garçon, Tymofiy, n’avait que quatre mois. Ces enfants ne se réveilleront plus. Comme c’est le cas de centaines d’autres enfants. Mais nous – vous et moi –, chaque jour, quand nous nous réveillons, nous nous devons d’avoir la détermination de prendre des décisions qui mettront au plus vite fin à l’agression russe. (traduit de l’anglais par Valentine Morizot)

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