Commentary on Political Economy

Monday 4 March 2024

PUTIN MUST NOT DIE OF NATURAL CAUSES!

 

Envoi de militaires en Ukraine : « Plutôt que de s’indigner des propos du président français, il importe d’envisager le pire »

A l’issue de la conférence internationale de soutien à l’Ukraine, organisée à Paris le 26 février, le président français a dit que l’envoi de troupes occidentales en Ukraine ne pouvait « pas être exclu ». Sans surprise, l’hypothèse est repoussée par la plupart des membres de l’OTAN. Pourtant, le propos est bienvenu dans un milieu politique français en parti affecté d’une cécité munichoise, prompt à qualifier la lucidité de bellicisme. A croire que la « machtpolitik » du Kremlin serait le simple reflet de nos pensées et de nos gestes !

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Affirmer pouvoir trouver une solution négociée honorable au conflit laisse pantois. Crier qu’on ne veut pas la guerre ne l’évitera pas ; Vladimir Poutine, pour des raisons qui lui appartiennent, a désigné l’Occident comme ennemi. Que certains, par idéologie ou par peur, aient mentalement fait allégeance à Moscou, la chose est sue. Qu’ils le disent et endossent les conséquences de leurs choix. L’assujettissement du bloc soviétique hier, la réalité contemporaine de la domination russe dans les régions occupées d’Ukraine, notamment à Boutcha, donne idée du sort qui attend les « pays frères ».

En vérité, la possibilité d’une guerre entre l’Europe et la Russie hante les esprits. La Suède, le Royaume-Uni, la Finlande, la Pologne et les pays Baltes évoquent cette perspective. Non sans solides raisons. Pourquoi la France devrait-elle l’ignorer ? Pourquoi avoir peur des mots et ne pas assumer l’alliance avec l’Ukraine ? Volens nolens, nous sommes depuis deux ans déjà en conflit avec la Russie ; Vladimir Poutine et les siens le martèlent sans cesse.

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L’armée russe, bien que durement éprouvée, tient et se renforce en hommes, en munitions et en équipements. Elle est soutenue par une économie de guerre qui fabrique désormais bien plus d’obus de gros calibre et de missiles que l’ensemble des pays européens. Ses réserves mobilisables se comptent en millions d’hommes.

Ligne rouge

Cette armée se heurte aux lignes de défense ukrainiennes, mais le scénario qui la verrait arriver aux frontières polonaises et baltes n’est pas une chimère. Rien n’est sûr, et pourtant, ce serait mal connaître le régime russe de penser qu’il hésiterait à s’attaquer à l’Europe, pour peu qu’il la sente faible et velléitaire.

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Alors qu’approche l’élection présidentielle américaine, il est urgent que les Européens sortent de leur mortifère torpeur politico-militaire. Qu’ils cessent de voir dans les Etats-Unis un deus ex machina et répondent à cette simple question : faut-il ou non se défendre contre un agresseur, serait-ce un Etat nucléaire ? « On ne joue pas impunément avec la force de dissuasion », affirme-t-on sentencieusement. Certes, mais encore ?

La guerre d’Ukraine, insistons sur la chose, nous concerne au premier chef. Plus encore si Washington, un jour, refusait d’intervenir en cas d’invasion russe de l’Europe. En effet, qui pourrait jurer que la Russie, dont les armées sont en ordre de marche, entraînées, équipées et approvisionnées, se contenterait de conquérir l’Ukraine ? Le maître du Kremlin connaît la faiblesse des armées européennes. Sans l’OTAN et la contribution militaire américaine, elles ne tiendraient guère plus de quelques jours, faute d’armes et de munitions en nombre suffisant.

Négligences de l’opinion publique

Or Vladimir Poutine sait que les stocks européens sont faibles, en raison des coupes budgétaires après la guerre froide et de l’incapacité de l’industrie d’armement à les reconstituer rapidement. Il connaît l’ordre de bataille des armées européennes, qui combinent des armes d’origine nationale, de facture soviétique et d’autres importées depuis les Etats-Unis. Si ces derniers se tenaient à l’écart, les F-35, les Himars, les Patriot et autres missiles pourraient un jour manquer de munitions et de pièces de rechange. De fait, l’Amérique du Nord est le grand arrière de la stratégie de l’OTAN.

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Il appert que la chute du bastion avancé qu’est l’Ukraine serait une catastrophe militaire, grosse d’effets stratégiques et géopolitiques. Elle confronterait le reste de l’Europe à des menaces immédiates. Très probablement, les Etats-Unis subiraient aussi les conséquences d’une défaite de l’Ukraine, depuis la mer Rouge et le golfe Arabo-Persique jusque dans le détroit de Taïwan et en Asie-Pacifique. Mais, au regard des négligences de l’opinion publique en Europe occidentale, on comprend que l’électeur américain moyen n’en tienne pas compte.

Plutôt que de s’indigner des propos du président français, il importe donc d’envisager le pire. Outre les indispensables livraisons d’armes et de munitions à l’Ukraine, le déploiement de soldats français ou autres ne saurait être exclu. Pour remplir des fonctions spécifiques (conseil, formation, maintenance, logistique), au besoin pour couvrir à l’est l’Union européenne et l’OTAN.

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Enfin, les intérêts vitaux de la France en Europe ne se limitent pas au bassin du Rhin, ni même à celui du Danube. Du fait que l’Ukraine ne fut pas intégrée à l’OTAN lorsque cela était aisé de le faire, la France doit conduire et assumer une politique d’« ambiguïté stratégique » sur les approches orientales de la zone euro-atlantique. Ainsi compliquera-t-elle les calculs du Kremlin, qui exploite peurs et atermoiements de l’Occident.

Cyrille Gloaguen est ancien attaché naval et de défense à Moscou, docteur en géopolitique (IFG, Paris-VIII) ; Jean-Sylvestre Mongrenier est directeur de recherche à l’Institut Thomas-More et docteur en géopolitique (IFG, Paris-VIII). Il a écrit « Le Monde vu de Moscou. Géopolitique de la Russie et de l’Eurasie postsoviétique » (PUF, 2020)

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