Commentary on Political Economy

Wednesday 3 April 2024

 

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La « pré-guerre » secoue l’Europe
GÉOPOLITIQUE | CHRONIQUE

Par Sylvie Kauffmann

C’est une des photos noir et blanc exposées dans une allée de l’immense QG de verre de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), à Bruxelles, face à la bibliothèque. Une photo des jours heureux : on y voit, en mars 1991, l’ex-dissident tchécoslovaque Vaclav Havel, devenu président, en conversation avec le secrétaire général de l’Alliance atlantique d’alors, l’Allemand Manfred Wörner. Havel était le premier chef d’Etat d’une des jeunes démocraties postcommunistes invité à s’exprimer devant le Conseil de l’Atlantique Nord. Huit ans plus tard, la République tchèque, la Hongrie et la Pologne étaient formellement admises dans l’OTAN. Treize autres pays d’Europe les ont suivies depuis.

Créée le 4 avril 1949 à Washington, l’OTAN fêtera son 75e anniversaire à Washington, comme il se doit, à la faveur d’un sommet qui réunira ses trente-deux membres en juillet. L’ambiance devrait y être moins sereine qu’à l’époque où Vaclav Havel était accueilli en héros. En 1949, le traité de l’Atlantique Nord apportait un cadre juridique à la présence militaire américaine massive en Europe de l’Ouest. En 1999, la première priorité des pays d’Europe centrale et orientale, libérés de la domination soviétique, était de se placer sous la protection des Etats-Unis en intégrant le système de défense collective de l’OTAN. Aujourd’hui, alors que la menace vient à nouveau de l’Est, le protecteur américain hésite entre ses diverses priorités. Et ce sont certains des « nouveaux » membres européens qui mènent.

Etonnant attelage

La République tchèque, dont le président, Petr Pavel, est un ancien général ayant exercé d’importantes responsabilités au sein de l’OTAN, est à l’origine d’une initiative qui va peut-être éviter à l’armée ukrainienne une terrible débâcle : face à la sévère pénurie de munitions dont souffrent les troupes de l’Ukraine sur le front face à des forces russes mieux approvisionnées, les Tchèques sont allés faire leur marché à travers le monde et ont identifié 800 000 pièces de munitions d’artillerie qui ne demandent qu’à être vendues. Restait à trouver l’argent pour les payer, alors que les 60 milliards de dollars (55,7 milliards d’euros) d’aides promis par les Etats-Unis à l’Ukraine sont bloqués depuis novembre 2023 par les dissensions républicaines au Congrès.

A la conférence de Munich sur la sécurité, mi-février, le président Pavel a fait état de cette initiative. Plusieurs pays de l’OTAN – dix-huit à ce jour – ont alors décidé de la soutenir et de financer ces munitions providentielles, dont 300 000 devraient arriver à leurs destinataires ukrainiens au début de l’été. Mieux : les Tchèques ont déniché 700 000 pièces de plus, susceptibles d’être achetées. Mieux encore : ce serait autant de munitions potentiellement retirées du marché mondial, que la Russie ne pourrait donc acquérir pour compléter sa propre production. Il lui restera toujours la Corée du Nord, qui lui en a fourni 1 million en 2023.

La Pologne aussi est à l’œuvre, qui gonfle son budget de défense comme jamais et passe des commandes d’équipements militaires jusqu’en Corée du Sud. « Il nous faut nous habituer au fait qu’une nouvelle ère s’est ouverte : l’ère de la pré-guerre », a expliqué le premier ministre polonais, Donald Tusk, le 29 mars, à la presse européenne. « Le plus inquiétant est que tous les scénarios sont possibles. Nous n’avons pas connu de telle situation depuis 1945. »

Les pays baltes, eux, compensent la taille de leur budget et de leur population par un activisme et une créativité diplomatiques qui leur permettent d’occuper la scène autant que Berlin ou Paris. La palme revient sans doute à la première ministre estonienne, Kaja Kallas ; sa proposition de lancer un emprunt européen pour financer l’effort de défense a reçu le soutien, notamment, de la France. Son autre proposition, celle de devenir le prochain secrétaire général de l’OTAN, a été moins bien accueillie… Elle s’en est consolée avec humour en approuvant, sur le réseau social X, l’offre alternative d’un site satirique de la nommer « reine de l’Europe tout entière ».

Mais quelles que soient leur énergie et leur motivation, largement inspirées par leur histoire et la géographie, ces pays ne règnent pas encore sur l’Europe, et encore moins sur l’Amérique. L’Europe pourra-t-elle toujours compter sur la protection américaine si les MAGA [Make America Great Again ; supporteurs de Trump] l’emportent en novembre, à la Maison Blanche et/ou au Congrès ? Dans les médias américains, des titres sonnent déjà l’alarme : « L’Europe peut-elle se battre seule ? » A l’OTAN, reconnaît un diplomate, « tout le monde y pense, personne n’en parle ». Alors, dans cet étrange entre-deux sur lequel plane l’impensé, de nouvelles dynamiques se mettent en place. Soudain, celle du tandem franco-allemand, entravée par un tempo trop dissonant, cède le pas à un étonnant attelage où la France, plus connue dans le rôle de chef de file des « pays du Club Med », fait cause commune avec les pays baltes, la Pologne, la République tchèque, voire la Finlande.

Le tournant opéré par le président Macron en juin 2023, par un discours à Bratislava en direction des pays d’Europe centrale que la France avait longtemps ignorés, a servi de déclencheur. Ses propos, le 26 février, sur la possibilité de troupes au sol en Ukraine, en ont été un autre, plus controversé : certains Européens s’en sont offusqués, beaucoup ont ironisé, d’autres ont fini par suivre.

Berlin trouve le concept d’ambiguïté stratégique farfelu. Washington s’étonne que l’on puisse lâcher des idées pareilles sans les avoir préparées, mais juge positif que, en matière d’aide à l’Ukraine, des Européens cessent d’énumérer ce qu’ils ne feront pas. A l’OTAN, le secrétaire général, Jens Stoltenberg, préfère, lui, prendre les devants : il devait proposer mercredi à Bruxelles un plan d’aide à l’Ukraine sur cinq ans, doté de 100 milliards de dollars, pour se prémunir contre les « vents du changement » à Washington.

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