Commentary on Political Economy

Wednesday 29 May 2024

 

« Aujourd’hui, de nombreux experts occidentaux sont prêts à l’admettre : pour Washington, la guerre en Ukraine n’est pas existentielle »

L’expression a fait son chemin dans le discours des responsables occidentaux depuis le 24 février 2022 : la guerre que livre la Russie à l’Ukraine est « existentielle ». La menace que représente cette Russie qui modifie les frontières et réécrit l’histoire est « existentielle ». Mais comment se mesure le caractère existentiel d’un conflit ? Cette guerre est-elle un peu existentielle ? Beaucoup ? Et pour qui, à part l’Ukraine ? Pour les voisins immédiats de la Russie ? Pour le reste de l’Europe ? Pour les Etats-Unis ?

La question n’est pas que philosophique. Elle a des implications pratiques et stratégiques dont l’Ukraine ressent actuellement tout le poids. Lorsqu’une menace est réellement existentielle, on fait tout pour la conjurer.

Confrontés à la situation militaire la plus difficile depuis les premières semaines de l’invasion russe massive il y a un peu plus de deux ans, les Ukrainiens et leurs alliés les plus proches mesurent à quel point l’aide leur est actuellement comptée et en viennent à douter de la nature « existentielle » de la guerre russe pour les autres.

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« C’est dur », a répondu sombrement, à propos de la situation sur le champ de bataille, Dmytro Kuleba, le ministre des affaires étrangères ukrainien, aux experts et responsables européens réunis à la conférence Lennart Meri à Tallinn, en Estonie, le 18 mai. « Mais envoyez-nous ce dont on a besoin. Lorsqu’on a ce qu’il nous faut, on progresse. Envoyez-nous des [missiles] Patriot, de l’artillerie et des munitions. Autorisez-nous à frapper des cibles militaires en Russie, et vous verrez la différence. »

Discrédit croissant sur l’équipe de Biden

C’est l’une des grandes critiques adressées aux Etats-Unis en ce moment : pourquoi retenir le bras des Ukrainiens et les empêcher d’attaquer des cibles militaires de l’ennemi en territoire russe avec les armes à longue portée fournies à Kiev, alors que l’armée russe, elle, n’a aucun scrupule à cibler des civils et à détruire les infrastructures vitales pour la population ukrainienne ? Plus l’armée russe est offensive et meurtrière, moins ce combat inégal est justifiable. Les réticences américaines, après sept mois d’atermoiements au Congrès sur le vote des 60 milliards de dollars (environ 55 milliards d’euros) d’aide promis à l’Ukraine, jettent un discrédit croissant sur l’équipe de Joe Biden parmi certains pays du nord et de l’est de l’Europe, pourtant traditionnellement les plus atlantistes.

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Mardi 28 mai, la Maison Blanche a tranché le débat au sein de l’administration Biden, où le secrétaire d’Etat, Tony Blinken, souhaiterait laisser les coudées franches aux Ukrainiens : c’est non, a réitéré le porte-parole de la présidence, il n’y a pas d’autorisation de cibler le territoire russe. Aujourd’hui, de nombreux experts occidentaux sont prêts à l’admettre : pour Washington, la guerre en Ukraine n’est pas existentielle. « On a dit à Israël qu’on le défendrait, on ne l’a jamais dit à l’Ukraine », reconnaît un ancien ambassadeur américain.

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Un responsable est-européen offre la métaphore suivante : « Notre maison est en feu, avec un pyromane qui jette de l’essence dedans. Les pompiers arrivent, mais tard, certains camions n’ont pas d’eau, d’autres arrosent la maison d’à côté. A l’intérieur, des enfants sont déjà morts, des Ukrainiens. Leurs parents luttent contre l’incendie et demandent plus de camions et d’eau à leurs voisins. Et la plus grande caserne de pompiers voisine répond : vous devriez déjà être reconnaissants de ceux qu’on vous a envoyés ! Alors oui, ils aident, mais la vraie question c’est : est-ce qu’on va arriver à éteindre le feu ou non ? »

Feu vert des Britanniques

Ce qui complique encore les choses, poursuit ce responsable, c’est que la caserne principale, la plus importante, n’a pas vraiment décidé : veut-elle tout faire pour éteindre l’incendie ou pas ? « Certaines choses laissent penser que ses chefs sont prêts à laisser la porte arrière ouverte pour faire un deal avec le pyromane et lui dire O.K., on te laisse brûler quelques pièces si tu promets de ne pas mettre le feu à toute la maison. Et nous, on n’ose pas protester parce qu’on a trop peur qu’ils disent à tous les camions de pompiers de rebrousser chemin. »

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On l’aura compris : la caserne voisine, c’est l’Allemagne, et la caserne principale ce sont les Etats-Unis. La métaphore en dit long sur l’état d’esprit qui règne parmi certains dirigeants des pays les plus exposés à la menace russe.

Ils ne sont pas les seuls à s’inquiéter : lundi, le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, a pris position en leur faveur dans le débat : « Le moment est venu de reconsidérer les restrictions à l’utilisation d’armes occidentales à des fins militaires en Russie », a-t-il dit devant l’assemblée parlementaire de l’OTAN réunie à Sofia. Celle-ci a d’ailleurs adopté, à une très large majorité, une déclaration en ce sens.

Les Britanniques ont, eux, donné le feu vert aux Ukrainiens pour se servir de leurs missiles Storm Shadow à longue portée. Mardi, depuis l’Allemagne, le président Macron est allé dans le même sens, mais s’est limité à autoriser l’Ukraine à « neutraliser les sites militaires russes d’où sont tirés les missiles » vers l’Ukraine, ce qui semble exclure par exemple des frappes contre des cibles logistiques. Rome et Berlin suivent Washington dans l’opposition aux frappes en Russie. Le vrai problème, s’impatientent les dirigeants baltes, c’est que les alliés de Kiev ne sont toujours pas d’accord sur ce que veut dire « assurer la victoire de l’Ukraine » – ni sur comment éteindre le feu.

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