Commentary on Political Economy

Tuesday 28 May 2024

 

En Afrique francophone, le tournant antidémocratique

A Ouagadougou, le capitaine Ibrahim Traoré, putschiste et président d’une transition prolongée, au Burkina Faso, de deux à cinq ans, le 25 mai 2024.
A Ouagadougou, le capitaine Ibrahim Traoré, putschiste et président d’une transition prolongée, au Burkina Faso, de deux à cinq ans, le 25 mai 2024. OLYMPIA DE MAISMONT / AFP

Le reflux du mouvement démocratique commencé dans les années 1990 avec l’organisation des « conférences nationales », qui avaient ouvert la voie au multipartisme, est aussi soudain qu’impensé. En 2015, le putsch mené par le général Gilbert Diendéré à Ouagadougou n’avait-il pas été surnommé par les Burkinabés « le coup d’Etat le plus bête du monde » tant l’accession au sommet de l’Etat par les armes semblait vouée à l’échec ?

Sept jours après sa tentative, sous la pression combinée de la société civile burkinabée et de la communauté internationale, l’ancien chef d’état-major du président Blaise Compaoré (1987-2014) n’avait eu d’autre choix que de renoncer au pouvoir (il est depuis incarcéré). Beaucoup proclamaient alors que cet épisode était la preuve qu’en Afrique l’ère des coups d’Etat était révolue.

Aujourd’hui, ni les sanctions internationales ni les médiations régionales n’ont d’effet sur les putschistes. Les « hommes forts » ont tous adopté rapidement des mesures autoritaires, en vue d’asseoir ce qu’ils ont arraché par les armes. Concentration des pouvoirs dans les mains du président autoproclamé, suspension des textes législatifs fondamentaux, restriction des libertés d’expression et de la presse, mise au pas de l’opposition, et reports incessants du projet d’organisation d’élections. La nouvelle charte de la transition burkinabée, adoptée samedi 25 mai, a entériné à la va-vite la prolongation du régime pour cinq années supplémentaires. Mi-mai, ce sont les Maliens qui ont prolongé leur transition de « deux à cinq ans » après un prétendu « dialogue national ».

Préserver les apparences

Ces militaires ne sont que les visages les plus visibles de la crise antidémocratique dans laquelle se trouve l’Afrique francophone. De nombreux présidents en exercice ont réduit la libre expression politique à des faux-semblants.

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Au Tchad, Mahamat Idriss Déby vient de légitimer par les urnes son accession dynastique à la tête de l’Etat après la mort, en 2021, de son père, Idriss Déby, en remportant une présidentielle contestée. Au Togo, Faure Essozimna Gnassingbé, président depuis dix-neuf ans, a modifié la Constitution pour pouvoir se maintenir indéfiniment au pouvoir, comme l’avait fait son père avant lui.

Paul Biya est depuis quarante et un an à la tête du Cameroun ; Denis Sassou-Nguesso cumule trente-neuf années de présidence du Congo ; en Côte d’Ivoire, Alassane Ouattara, en exercice depuis treize ans, n’a toujours pas dit s’il renoncerait à briguer un quatrième mandat en 2025. « Si un homme est bon pour son pays, il n’a aucune raison de quitter la tête de l’Etat », avait-il glissé il y a plusieurs années à un visiteur.

Seuls le Sénégal, dont les institutions ont tenu de manière exemplaire malgré les turbulences lors de la dernière présidentielle en mars, le Cap-Vert et le Bénin se distinguent dans cette ère que le philosophe camerounais Achille Mbembe qualifie de « glaciation autoritaire ».

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Dans une écrasante majorité de pays d’Afrique francophone, les élites issues de la décolonisation s’emploient ainsi à se maintenir au pouvoir et à capter les richesses de leur pays. Afin de préserver les apparences, des scrutins sont organisés, comme si le vote était l’unique condition de la démocratie, mais la liberté, la transparence et l’équité de ces scrutins ne sont en rien assurées et leur résultat est connu d’avance. « Nul ne va à la chasse pour rentrer bredouille », disait l’ancien président gabonais Omar Bongo Ondimba (1935-2009), quarante et un ans à la tête de l’Etat, rapporte le diplomate Pierre Jacquemot dans son ouvrage Afrique. La démocratie à l’épreuve (L’Aube, 2022).

« Bonne gouvernance »

Ce vernis suffit néanmoins à contenter des partenaires internationaux à la recherche d’alliés dans un monde concurrentiel et à faire de dirigeants autocratiques des partenaires fréquentables. Pour sa dernière visite africaine, Emmanuel Macron avait notamment choisi le Gabon et la République démocratique du Congo en mars 2023. Le mardi 28 mai, il recevra à l’Elysée Brice Oligui Nguema, le putschiste gabonais, qui a renversé son cousin Ali Bongo Ondimba en août de la même année.

Selon Achille Mbembe, les institutions financières internationales ne se contentent pas de ces systèmes autocratiques, mais les encouragent en exigeant des gages de « bonne gouvernance » (et non de « démocratie ») en échange de leurs prêts, qu’elles conditionnent depuis la fin des années 1980 à la mise en place d’une économie néolibérale incompatible avec des mesures de redistribution des richesses et donc à l’émergence de classes moyennes éduquées.

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Paradoxalement, cette usurpation de la démocratie a fait le lit des coups d’Etat actuels, les armes devenant le seul moyen d’imposer une pseudo-alternance quand les bureaux de vote sont devenus le décor d’un faux-semblant.

Alors que ce fonctionnement a été durant des décennies accepté, sinon promu, par la France, les putschistes sont devenus les prétendus artisans d’une nouvelle étape de la décolonisation. Ils ont d’ailleurs à chaque fois enrobé leur coup de force d’une rhétorique panafricaniste, influencée par la Russie, qui, comme la Chine, dit proposer un modèle différent de celui des anciens colonisateurs.

Certains seraient alors tentés de conclure à un rejet de la démocratie en Afrique francophone. La réalité invite à la nuance. Selon plusieurs enquêtes d’opinion, dont l’Afrobarometer réalisé en 2021 dans trente pays africains, seuls 35 % des sondés « perçoivent une pleine offre de démocratie » dans leur pays. Mais 69 % d’entre eux considèrent toujours que « la démocratie est préférable à tout autre type de gouvernement », à condition qu’elle ne soit pas un abus de langage.

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