Commentary on Political Economy

Thursday 16 May 2024

 

Entre la Russie et la Corée du Nord, les espoirs et les frustrations d’un bout de Chine

Les habitants de la langue de terre coincée entre les deux pays, dans le nord-est chinois, espèrent bénéficier de l’approfondissement des relations de Pékin avec Moscou.
Par Harold Thibault (Hunchun (Chine), envoyé spécial)
Aujourd’hui à 14h30, modifié à 15h09
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Des touristes russes à un marché nocturne de Hunchun, dans la province du Jilin, dans le nord-est de la Chine, le 27 juin 2023.
Des touristes russes à un marché nocturne de Hunchun, dans la province du Jilin, dans le nord-est de la Chine, le 27 juin 2023. YAN LINYUN / XINHUA VIA AFP

A la gare de Hunchun, un écran géant montre une vue du ciel de la langue de terre descendant le long de l’estuaire du fleuve Tumen, à l’extrémité nord-est de la Chine, là où elle rencontre la Russie et la Corée du Nord. Un slogan dit les espoirs de la région : « Le chant des oies sauvages entendu dans trois pays, le cri du tigre résonne sur trois frontières, les fleurs éclosent chez trois amis, des sourires sur les visages de trois nations. »

Ici, la géopolitique détermine les opportunités, et ce coin tout au bout du territoire de la deuxième puissance mondiale voudrait que l’actuel retournement lui profite. Xi Jinping s’est lié à Vladimir Poutine dans le combat contre la domination occidentale, apportant à Moscou le soutien économique nécessaire à la poursuite de sa guerre en Ukraine.

Isolée à l’Ouest, la Russie ne peut que se tourner vers l’Est, même si la guerre a aussi affecté le pouvoir d’achat des Russes, et donc les affaires de Shao Yue, qui tient une boutique d’alcool, de produits alimentaires des deux pays et de souvenirs. « Avant, les Russes venaient à Hunchun s’habiller de la tête aux pieds, ils ne négociaient même pas, maintenant ils ont moins d’argent », constate derrière sa caisse cette femme aux cheveux mi-longs, en sweat rose.

L’amitié toujours plus vive entre la Chine et la Russie, qu’illustre la visite de Vladimir Poutine à Pékin et à Harbin les 16 et 17 mai, n’efface pas tout ici. L’amertume historique des provinces du Nord-Est chinois se retrouve dans cette formule qui revient souvent dans les discussions à Hunchun : « Si on avait la mer. »

Impossible d’oublier les traités inégaux imposés par les grandes puissances à la dynastie Qing affaiblie au XIXe siècle. L’Etat chinois rappelle souvent à sa population les souffrances aux mains des Japonais, l’impérialisme des Français et les Anglais saccageant le Palais d’été. Mais ici, le couloir reliant la Russie à la péninsule coréenne, profond d’une quinzaine de kilomètres et bloquant l’extrême Est de la Chine du front maritime est dans toutes les têtes. Les habitants peuvent humer l’air marin, mais ne voient pas les vagues.

« Si on avait la mer »

Jusqu’au traité léonin d’Aigun, en 1858, ce qui aujourd’hui est Vladivostok était en terre chinoise. Le grand port russe est à deux heures de route, auxquelles s’ajoutent parfois deux heures pour passer les douanes. Les habitants de Hunchun y ont pour la plupart déjà mis les pieds et ils savent donc aussi que l’essentiel de la Russie est plutôt encore tournée vers l’Europe. « Si on avait la mer, ce serait bien plus dynamique par ici », commente donc Shao Yue. « Tout ça, ce sont des trucs historiques, mais tout le monde y pense », dit un autre commerçant de la ville.

En mai 2023, Moscou et Pékin annonçaient un accord pour que la Chine puisse faire transiter son commerce intérieur via Vladivostok, alors qu’il faut sinon parcourir plus de 600 kilomètres pour parvenir aux premiers ports chinois situés à l’ouest de la péninsule coréenne et embarquer les produits vers les provinces dynamiques du sud de la Chine. Le succès de cette nouvelle formule reste encore à prouver, car sortir les marchandises du territoire chinois par le transit russe et les faire ensuite entrer à nouveau en Chine ajoute une logistique complexe qui ne convainc pas beaucoup d’entreprises.

Les devantures des boutiques frontalières illustrent toutefois l’entrain diplomatique actuel. Sur l’une sont dessinés un panda et un ours trinquant à la vodka, assis sur des conteneurs commerciaux marqués du drapeau chinois, le regard vers des avions de chasse dégageant des fumigènes aux couleurs de la Russie.

Dans les congélateurs et sur les étagères de la boutique de Shao Yue, on trouve du concombre de mer russe et du lait en poudre pour les Chinois, de la vodka et des saucisses pour les Russes. Les produits qui pouvaient être livrés vers le troisième voisin ont été retirés des rayons, tant ce marché a disparu. La Corée du Nord, déjà le pays le plus fermé du monde, a passé les quatre dernières années totalement barricadée contre la pandémie. Les livraisons de produits chinois n’y reprennent que très doucement.

Voisinage sensible

Avant, les touristes chinois contribuaient au modeste développement de la zone portuaire de Rason, à une heure de route en territoire nord-coréen et à peine autant pour la douane. Pour l’équivalent de 25 euros, les curieux chinois y passaient la journée, voir ce qui leur rappelait le communisme des années maoïstes ; pour 50 euros le déjeuner était inclus ; pour 100 euros ils dormaient sur place, et en option on ne tamponnait pas leur passeport pour ne pas compliquer les voyages futurs en Corée du Sud ou ailleurs. « Beaucoup de Chinois faisaient l’excursion », explique un guide touristique. Il n’en est plus question aujourd’hui, et la situation économique réelle de la Corée du Nord est la grande inconnue.

La route qui mène à Hunchun témoigne de ce voisinage sensible, qui ne facilite pas le développement régional. Sur tous les vols atterrissant dans la ville la plus proche, Yanji, les hôtesses donnent l’ordre de fermer les hublots avant l’atterrissage. Depuis les couloirs de l’aéroport, les voyageurs voient se poser, après les avions civils, les chasseurs chinois à l’entraînement. La route, ensuite, épouse sur plusieurs dizaines de kilomètres la frontière avec la République populaire démocratique de Corée.

Grillages rehaussés de barbelés et caméras de surveillance côté chinois du fleuve qui marque la frontière, le Tumen, parfois pas plus large qu’une trentaine de mètres, grillages et miradors côté coréen. On y voit quelques fermes collectives de l’autre côté. La petite ville où passent les ponts routier et ferroviaire, nommée Tumen elle aussi, semble endormie tant les échanges avec la Corée du Nord sont faibles. En face, les quelques immeubles de Namyang ont été peints en rose comme pour égayer l’image nord-coréenne.

Autour de Hunchun et de Yanji, où tout est également écrit en coréen, on est habitué à distinguer la minorité coréenne de Chine, les touristes et hommes d’affaires sud-coréens de passage et les travailleurs nord-coréens envoyés par leur Etat ou défecteurs sur le chemin de l’exil. Eux, on les reconnaissait tout de suite. « Ils ont la peau mate et l’air très pauvre, c’est un peuple qui a la vie dure, dit le guide de Hunchun, mais on n’en voit quasiment plus. » La Corée du Nord a renforcé ses grillages pendant le Covid.

La région préfère donc se tourner vers les perspectives avec la Russie. La convergence des luttes russe et chinoise contre l’Occident promet davantage d’échanges commerciaux, le Nord-Est chinois espère en profiter. Le commerce sino-russe a bondi de 64 % en deux ans pour atteindre 240 milliards de dollars (221 milliards d’euros) en 2023.

« Quand la relation sino-russe se porte bien, notre région se porte bien, nous sommes très dépendants du contexte international », constate Yu Xiao, professeur à la faculté d’études de l’Asie du Nord-Est dans la capitale provinciale, Changchun. Il espère que les promesses commerciales permettront à la région de passer outre ses frustrations historiques, qu’il résume ainsi : « Depuis le bout du territoire chinois, on voit les mouettes voler sans jamais voir la mer. »

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