Commentary on Political Economy

Saturday 18 May 2024

 

Jean Pisani-Ferry : « Le danger est celui d’une divergence croissante entre les Etats-Unis et l’Europe sur la question chinoise »

Le 14 mai, le président américain, Joe Biden, a annoncé un quadruplement des droits de douane sur les véhicules électriques importés de Chine, qui vont ainsi passer de 25 % à 100 %, en même temps qu’une augmentation substantielle des tarifs sur les batteries, les panneaux solaires et une série d’autres produits chinois.

Attendue, bien que contraire aux règles de l’Organisation mondiale du commerce, cette décision s’analyse au premier chef comme une gesticulation symbolique, destinée [en vue de la présidentielle de novembre] à couper l’herbe sous le pied de Donald Trump en le privant d’un argument de campagne dans les circonscriptions ouvrières des Etats-clésLes Etats-Unis n’importent en effet quasiment pas de véhicules électriques chinois. Plus largement, l’ensemble des produits touchés par la mesure annoncée par Joe Biden ne comptent que pour 18 milliards de dollars (16,60 milliards d’euros), soit moins de 5 % des importations en provenance de Chine.

Il n’en reste pas moins que la décision signale une inflexion de la politique américaine. Si Joe Biden n’avait pas remis en cause les droits de douane institués par Donald Trump, il avait jusqu’ici pris soin de ne pas les relever.

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Depuis l’Inflation Reduction Act (IRA) de 2022, la politique industrielle verte reposait sur des subventions, certes assorties de clauses de contenu local, mais accessibles aux entreprises du monde entier. Cette politique donne d’ailleurs des résultats : entre le début de 2022 (avant l’IRA) et le début de 2023 (après), l’investissement dans les technologies vertes a augmenté de 36 %. Le renforcement de la protection commerciale pour toute une série de produits verts indique certainement la volonté de construire aux Etats-Unis une nouvelle industrie décarbonée largement découplée de la Chine.

L’inflexion est que, jusqu’ici, le rôle dévolu à la politique commerciale dans la stratégie de l’administration Biden n’était pas d’abord de sauvegarder l’emploi ou de promouvoir un développement industriel, mais de préserver la sécurité économique. Le conseiller à la sécurité nationale, Jake Sullivan, avait d’ailleurs pris bien soin de préciser que le but de l’administration était de protéger les technologies fondamentales, pas d’opposer un mur aux exportations chinoises. Vu de Pékin, le changement de pied sera certainement lu comme un signe de plus de la volonté américaine de se découpler de la Chine.

« Dérisquer » la relation

Cette question est de première importance pour l’Union européenne (UE). Contrairement aux Etats-Unis, celle-ci importe déjà des véhicules électriques chinois, qui comptent aujourd’hui pour un quart des immatriculations. Redoutant un afflux massif de ces véhicules, l’UE a lancé une enquête antisubventions, dont les résultats seront connus cet été et qui va sans doute conduire à la mise en place de droits de douane compensateurs.

Cependant, ceux-ci seront certainement d’un niveau bien plus faible que 100 % et, à l’instar des constructeurs japonais dans les années 1990, les constructeurs chinois étudient déjà où et comment investir pour préserver leur accès au marché européen. Ils y sont explicitement encouragés par certains gouvernements, y compris en France, où Bruno Le Maire, le ministre de l’économie, a réaffirmé cette invitation à investir à l’occasion de la visite en France du président Xi Jinping.

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Un récent rapport Bruegel-CEPR tente de le préciser en s’attachant à mettre en évidence les vulnérabilités induites par une concentration excessive des importations, qui expose à un risque de perturbation des chaînes d’approvisionnement, mais aussi des exportations, qui expose à un risque de coercition. Le résultat est que le nombre de produits concernés par le premier risque reste très faible, et que la réponse au second est surtout de l’ordre de la dissuasion.

Divergence croissante

La stratégie européenne est donc nettement différente de celle qui s’affirme aux Etats-Unis, et qui sera considérablement renforcée en cas de victoire de Donald Trump en novembre.

Ce n’est pas affaire de naïveté, de minimisation des risques ou d’impréparation : depuis 2020, lorsqu’elle croyait encore au doux commerce et avait conclu avec Pékin un accord de coopération économique et d’investissement finalement resté lettre morte, l’UE a beaucoup évolué sur la question chinoise. Elle s’est dotée de toute une panoplie d’instruments pour se protéger des risques de ruptures d’approvisionnement et riposter aux éventuelles tentatives d’intimidation. Mais même si l’on prend au sérieux la possibilité d’un comportement agressif de la Chine, les conséquences pratiques à en tirer restent d’ampleur limitée. Ce n’est que dans l’hypothèse, extrême, d’une rupture totale des relations économiques bilatérales (à la suite, par exemple, d’un conflit sur la question taïwanaise) que nous serions réellement désarmés.

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Ce qui est finalement inquiétant dans la décision de Joe Biden, ce n’est pas qu’elle puisse induire un détournement des exportations chinoises vers le marché européen. Le secteur automobile chinois est effectivement en surcapacité, mais les droits de douane sur les véhicules électriques n’aggraveront en rien le problème. Le danger auquel nous faisons face est celui d’une divergence croissante entre des Etats-Unis engagés, de fait, dans une stratégie de découplage d’avec la Chine, et une Europe, qui, prenant certes le risque chinois au sérieux, vise à le contenir plutôt qu’à le supprimer.

Peut-on partager la même perspective géostratégique tout en ayant sur le plan économique des orientations de plus en plus distantes ? C’est sur cette question qu’il faut réfléchir ; c’est à elle que les dirigeants européens devraient se consacrer.

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