Commentary on Political Economy

Saturday 18 May 2024

KILL ALL HAN RATS!

 

Des fonctionnaires chinois à la manœuvre en France contre des dissidents

Dans un monde de l’espionnage où les règles sont rares, les services secrets chinois montrent une désinhibition particulière. C’est le constat fait par la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) et la Préfecture de police de Paris. Elles révèlent dans des notes, auxquelles Le Monde a eu accès, la présence de fonctionnaires d’Etat appartenant aux services chinois lors d’une tentative de rapatriement de force, le 22 mars, d’un dissident chinois et d’une « action d’intimidation » avortée, le 8 mai, à l’encontre d’une réfugiée politique d’origine ouïgoure.

Dans ces affaires, constatent les services français, les agents chinois ont agi en public. Ils n’ont jamais cherché à opérer clandestinement, pas plus qu’ils n’ont cherché à fuir la France après avoir dû abandonner leur projet à la suite de l’intervention de policiers. D’autres services étrangers, notamment russes, turcs ou tchétchènes, ont tenté, par le passé, des actions similaires, mais tous s’efforçaient de dissimuler leur responsabilité.

Le 8 mai, selon la Préfecture de police, la brigade anticriminalité du 18arrondissement est appelée pour des soupçons de tentative d’enlèvement, à son domicile, visant une Kazakhe d’origine ouïgoure, Gulbahar Jalilova. Celle-ci est arrivée en France en octobre 2020, après avoir passé un an et demi dans un camp de concentration chinois du Xinjiang. Quand les policiers arrivent sur place, ils tombent nez à nez avec « une dizaine d’hommes habillés en noir ». Ils identifient également le véhicule du commando garé non loin.

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Les auteurs de l’appel témoignent que ces hommes ont « sonné à l’interphone » et traqué l’opposante politique. Sur les six personnes contrôlées, les policiers découvrent « un passeport de service » sur la personne semblant exercer un rôle d’autorité. Ce document rattache l’individu à l’ambassade de Chine. D’après Dilnur Reyhan, enseignante à l’Institut national des langues et civilisations orientales et fondatrice de l’Institut ouïgour d’Europe, Mme Jalilova est traumatisée par cet épisode qui fait écho à une autre tentative d’enlèvement, en Turquie. « Elle avait été poursuivie par trois hommes en noir dans une voiture à Istanbul », raconte Mme Reyhan.

« La Chine a le bras très long »

Quand elle avait été libérée, en Chine, des agents l’avaient prévenue : « Si tu oses parler, peu importe où tu es, la Chine a le bras très long, on pourra toujours te ramener », rapporte Mme Reyhan, qui envisage de porter plainte pour « harcèlement » aux côtés de la dissidente. Lors d’une manifestation, le 5 mai, organisée, devant l’église de la Madeleine, contre la venue de Xi Jinping, le lendemain, en France, de jeunes hommes étaient intervenus en brandissant des portraits de ouïgours barrés et en criant « mensonges », avant d’être chassés par la police. Mme Jalilova n’a pas voulu s’exprimer.

L’autre cas qui a embarrassé la France, alors qu’elle s’apprêtait à recevoir Xi Jinping, concerne Ling Huazhan, un dissident chinois de 26 ans décrit par la DGSI comme « une personne fragile psychologiquement ». L’émission « Envoyé spécial », sur France 2, et le magazine Challenges avaient déjà évoqué la tentative ratée de son rapatriement contraint, le 22 mars, pour la Chine. L’opération avait échoué aux portes de l’embarquement à l’aéroport de Roissy - Charles-de-Gaulle.

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La DGSI dispose du récit complet de cette affaire. Isolé et vivant de manière précaire près de la gare Saint-Lazare, à Paris, Ling Huazhan s’était fait confisquer son passeport dans un commerce tenu par des Chinois dans le même quartier. Selon le service français, ce lieu fait également office de « station de police » fantôme liée à l’Etat chinois, comme il en existerait plusieurs à Paris et sur le territoire, permettant à Pékin de faire, notamment, la chasse aux dissidents à l’étranger.

Menaces sur les proches

L’intéressé, réfugié en Europe, est visé par la Chine pour « action offensante à l’égard du président chinois » pour des graffitis anti-Xi Jinping et des dégradations d’affiches à l’effigie de ce dernier. De même, il aurait relayé des articles critiques contre le régime chinois sur les réseaux sociaux. La détention de son passeport a servi de moyen de pression pour l’emmener de force à l’aéroport. Son refus d’embarquer et l’intervention de la police de l’air et des frontières ont mis fin au projet. Sur les sept personnes qui l’encadraient, le chef de « la station de police » chinoise du quartier Saint-Lazare posséderait, selon nos informations, un passeport de service le reliant également à l’ambassade de Chine.

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Depuis, selon la DGSI, Ling Huazhan continue de faire l’objet de « pressions de la part des services de renseignement chinois ». Ce que confirme Wang Jingyu, l’un de ses proches, également dissident : « La police chinoise nous appelle tous les deux une dizaine de fois par jour. » Selon lui, les policiers chinois exigent de son ami qu’il se rende « à l’ambassade de Chine pour faire une vidéo indiquant que tout est faux ». D’après M. Wang, M. Ling a reçu des appels de son frère et de sa tante, sous la menace en Chine, lui demandant de cesser ses activités. Photos à l’appui, il affirme avoir été lui-même suivi, le 14 mai, en compagnie de Ling Huazhan, à Paris puis à Marseille par des individus asiatiques.

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Ni la Préfecture de police ni les autorités françaises n’ont souhaité s’exprimer publiquement. Mais, en privé, elles ne cachent pas leur agacement face aux libertés prises par les agents chinois. Au Quai d’Orsay, on assure, sous le couvert de l’anonymat, que « des messages ont été passés aux représentants chinois en France ». Contactée, l’ambassade de Chine a nié toute implication dans le cas de l’intimidation de Mme Jalilova, et a dénoncé un « récit monté de toute pièce » au sujet du reportage d’« Envoyé spécial ».

Mise à jour samedi 18 mai avec la réaction de l’ambassade de Chine.

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