Commentary on Political Economy

Wednesday 15 May 2024

LES ÉUROPÉENS SONT DES POLTRONS RÉPUGNANTS

 

« A trop temporiser, les Européens risquent de laisser la situation géorgienne pourrir et le piège se refermer sur eux »

C’est presque une tradition : quand la crise éclate, les Baltes prennent le chemin du Caucase. En arrivant à Tbilissi, mercredi 15 mai, les ministres des affaires étrangères des trois Etats baltes, accompagnés de leur collègue islandaise, ne peuvent pas ne pas se rappeler le voyage rocambolesque de leurs dirigeants vers la même capitale géorgienne, il y a seize ans.

L’atmosphère était fiévreuse, aussi. Et c’est aussi la Russie qui était à l’origine de cette poussée de fièvre de l’été 2008 – la Russie, ce grand voisin qui a, dans l’histoire, annexé deux fois la Géorgie et dont les chars venaient à nouveau de l’envahir, dans la nuit du 8 août. L’armée russe intervenait en Géorgie, officiellement pour protéger la minorité russophone d’une province séparatiste frontalière de la Russie, l’Ossétie du Sud, que les forces géorgiennes venaient de bombarder, tombant dans le piège d’une provocation.

Quittant précipitamment Pékin, où il avait assisté à la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques, le président Nicolas Sarkozy avait sauté dans son avion pour négocier un cessez-le-feu entre Moscou et Tbilissi, au nom de l’Union européenne, dont la France assurait la présidence tournante. Au moment où il quittait Moscou pour Tbilissi, le 12 août, porteur d’un accord de cessez-le-feu approuvé par Vladimir Poutine, ses trois collègues baltes, l’Estonien, le Lituanien et le premier ministre letton, accompagnés des chefs d’Etat polonais et ukrainien, se dirigeaient vers la capitale géorgienne – par la route, au terme d’un éprouvant périple. Les Russes, qui contrôlaient l’espace aérien géorgien, avaient autorisé l’avion présidentiel français à atterrir, pas celui du président polonais, forcé de se poser en Azerbaïdjan.

A Tbilissi, Nicolas Sarkozy et les présidents de l’Est n’avaient pas fait cause commune. D’une part, ils ne boxaient pas dans la même catégorie – comme les Russes, le Français avait su le leur faire sentir, ont-ils raconté plus tard. D’autre part, ils ne poursuivaient pas le même objectif : la priorité de Paris, avec l’appui de Berlin et de Bruxelles, était d’obtenir l’arrêt de l’offensive russe, coûte que coûte. Les Baltes, le Polonais et l’Ukrainien, eux, étaient venus soutenir le peuple géorgien assiégé et son président, Mikheïl Saakachvili.

Mesure délibérément anti-européenne

Seize ans plus tard, Paris et Berlin ont plus de considération pour les capitales baltes, dont les voix portent davantage à Bruxelles depuis que l’invasion de l’Ukraine a justifié leurs mises en garde contre Vladimir Poutine. Mais ce voyage des ministres baltes en Géorgie, au moment crucial où est adopté le projet de loi sur l’« influence étrangère » qui jette dans la rue chaque soir des dizaines de milliers d’opposants, est à nouveau une initiative séparée.

A Bruxelles et dans les chancelleries européennes, on surveille la température en Géorgie comme le lait sur le feu, mais on préfère temporiser. L’affaire, c’est vrai, est très ennuyeuse. Voilà un gouvernement démocratiquement élu, soutenu par un parti, Rêve géorgien, dont les accointances russes sont connues, mais qui soutient officiellement le rapprochement avec l’Union européenne.

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Celle-ci, bien qu’assez méfiante, finit par lui accorder en décembre le statut de candidat à l’UE à la fois parce qu’elle sait que c’est le souhait de la grande majorité de la population et parce qu’elle veut éviter que le pays retombe dans l’orbite de Moscou.

Or, quelques mois plus tard, en avril, le gouvernement prend une mesure délibérément anti-européenne en réintroduisant un projet de loi qu’il avait dû abandonner en 2023 sous la pression populaire : ce texte, qui ressemble à s’y méprendre à une loi liberticide en vigueur en Russie, déclare « agent sous influence étrangère » toute association dont 20 % du financement ou plus vient de l’étranger.

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Que faire ? Y aller « avec de gros sabots », craint-on à Paris, risquerait d’être contre-productif, car l’UE s’exposerait à l’accusation d’ingérence étrangère. Le premier ministre, Irakli Kobakhidze, a d’ailleurs déjà utilisé le filon en qualifiant la présence d’un député lituanien parmi des opposants lundi d’« attitude insultante » pour la souveraineté géorgienne ; certains médias russes ne se privent pas de dénoncer un assaut occidental contre le gouvernement de Tbilissi. Emettre un avertissement commun, à Vingt-Sept ? Bonne idée ! Tellement bonne que la Hongrie s’est empressée de la bloquer.

Alors, que faire ? Mardi à Tbilissi, le directeur des affaires européennes du département d’Etat, l’Américain Jim O’Brien, a brandi la menace de sanctions. A l’UE, on en est encore loin. Finalement, la visite des Baltes, qui doivent rencontrer la présidente Zourabichvili, le ministre des affaires étrangères et l’opposition, signale au moins une présence de représentants de gouvernements européens.

A trop temporiser, les Européens risquent de laisser la situation pourrir, et le piège se refermer sur eux. Il y a un autre précédent que celui de 2008 : l’accord d’association de l’Ukraine avec l’UE. Lorsque, en 2013, Poutine a ordonné au président de l’époque, Viktor Ianoukovitch, de ne pas le signer, les Ukrainiens se sont révoltés. Cela a donné Maïdan, la « révolution de la dignité », mais aussi une répression sanglante, le renversement du régime et, en représailles, l’annexion de la Crimée par la Russie, l’agression du Donbass – et, depuis plus de deux ans, la guerre à grande échelle.

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