Commentary on Political Economy

Friday, 15 January 2021

 

Retour de Navalny en Russie : un défi à Poutine, une leçon pour l’Europe

Editorial du « Monde ». « Bien joué, mais il y a un risque. » L’opposant russe et ex-magnat du pétrole Mikhaïl Khodorkovski en sait quelque chose, comme il le rappelle dans un Tweet félicitant, mercredi 13 janvier, Alexeï Navalny pour sa décision de rentrer en Russie. Pour avoir voulu ouvrir le système politique russe, Khodorkovski a passé dix ans en prison ; il n’en est sorti qu’en acceptant de s’exiler, en 2013. Il vit depuis en Europe, les ailes coupées.

C’est exactement ce sort que Navalny veut éviter. Après avoir survécu à une tentative d’assassinat par empoisonnement au Novitchok, l’ennemi numéro un du régime russe, soigné depuis cinq mois à Berlin après avoir frôlé la mort, repart au combat et s’offre le luxe de mettre en scène son retour. Ce sera dimanche 17 janvier, par un vol de la compagnie à bas coût Pobeda, qui, comme un geste de défi supplémentaire, veut dire « victoire » en russe. L’opposant l’a annoncé sur les réseaux sociaux, avec cette invitation à l’adresse de ses partisans : « Venez à ma rencontre. »

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Que se passera-t-il à l’arrivée du vol DP 936, dimanche soir, à l’aéroport moscovite de Vnoukovo ? Le pouvoir russe peut choisir d’arrêter Alexeï Navalny, qui sera sans doute accompagné de sa femme et de journalistes. Dans l’espoir de dissuader l’opposant de rentrer, les autorités ont en effet menacé d’annuler le sursis d’une peine de prison qui pèse sur lui, sous prétexte qu’il ne s’est pas présenté au commissariat le 30 décembre comme il doit le faire régulièrement. Pour faire bonne mesure, une autre procédure a été ouverte contre lui en son absence.

Humiliation

Mais jeter Navalny en prison serait une façon de reconnaître qu’il est dangereux et que, donc, le pouvoir a bien tenté de le supprimer. Le président Poutine l’a nié, affirmant non sans cynisme que, si les services secrets russes avaient voulu se débarrasser de lui, ils auraient, eux, réussi leur coup. Un implacable travail d’investigation des journalistes du site Bellingcat a cependant révélé la participation d’agents des services secrets, le FSB, experts des armes chimiques, dans la tentative d’empoisonnement de Navalny. L’opposant lui-même, qui a participé à l’enquête, a poussé l’humiliation jusqu’à enregistrer sa conversation téléphonique en décembre avec l’un de ces agents, qu’il a amené à lui livrer des détails de l’opération en se faisant passer pour un de ses collègues.

Au risque de sa vie et de sa liberté, Alexeï Navalny pose un vrai défi au pouvoir russe, alors que des élections législatives sont prévues cette année. En regagnant son pays, il montre qu’il n’a pas peur et qu’il entend reprendre son rôle de trouble-fête et de dénonciateur de la corruption, à défaut de pouvoir légalement constituer une alternative politique. Il remet le projecteur sur les failles du régime de Vladimir Poutine, engagé dans une réforme constitutionnelle qui doit lui permettre de contrôler le pouvoir jusqu’à 2036 et plus que jamais déterminé à faire taire tout réel débat politique.

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C’est aussi un défi pour l’Europe et, bientôt, les Etats-Unis de Joe Biden. L’Europe a accueilli Navalny, mais, au-delà des sanctions, elle reste largement impuissante, sans leviers sur Moscou, pas plus que sur la Biélorussie, où la répression continue de s’abattre sur des opposants héroïques. Le moins qu’elle puisse faire, c’est, d’une part, de bannir toute complaisance à l’égard de M. Poutine et, d’autre part, d’aider la société civile à s’informer, à s’ouvrir et à se former. Le plus vigoureusement possible.

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