Thursday, 17 September 2020

 

EDITORIAL "LE MONDE"

Ouïgours : l’asservissement d’un peuple

Le Xinjiang, ce vaste territoire aux frontières de l’Asie centrale où vivent les 11,5 millions de Ouïgours, est victime d’un totalitarisme dont la sophistication se révèle un peu plus chaque jour. Chaque mois, des « cousins » han, l’ethnie majoritaire chinoise, sont assignés par les autorités afin de s’inviter dans les foyers musulmans pour une semaine de vie commune, au nom de « l’union des ethnies en une seule famille ». Lancée en 2016 et généralisée depuis 2018, cette vaste campagne est présentée par les autorités chinoises comme une « politique douce »capable « d’approfondir la compréhension entre les ethnies et de contribuer à la stabilité de la région autonome du Xinjiang ». Derrière cette propagande, l’asservissement de tout un peuple est à l’œuvre.

Chaque visite de fonctionnaires hans comporte une mission officieuse : dénoncer la pratique religieuse et tester le patriotisme des hôtes ouïgours envers le pouvoir et son leader, Xi Jinping. Dans un contexte d’internement systématique des Ouïgours au moindre prétexte et au nom de la lutte contre le « terrorisme, le séparatisme et le fondamentalisme », la population est soumise à ces inspections orwelliennes. Ce pouvoir disproportionné ne fait qu’exacerber l’un des griefs latents des Ouïgours sous administration communiste : la colonisation de leur territoire ancestral et l’accaparement de ses richesses par l’écrasante majorité han (qui représente 96 % de la population chinoise et 40 % de celle du Xinjiang).

A l’occupation de l’espace, au mépris de la Constitution chinoise pourtant garante de l’autonomie de ces régions, s’est ajoutée celle des esprits, à travers un endoctrinement dit de « transformation par l’éducation » au moyen de camps où sont détenus au moins 1 million de Ouïgours. Dans le même temps, culture et langue locales sont niées. Le ouïgour (comme le tibétain et le mongol) a été marginalisé dans les cursus scolaires au profit du mandarin. Le contrôle de la vie intime parachève cette effrayante sujétion de la population.

Celle-ci s’exerce au moyen d’une violence « aux caractéristiques chinoises ». L’Etat chinois s’appuie sans garde-fous sur les technologies de surveillance les plus sophistiquées et sur des capacités logistiques et de génie civil comme seul Pékin en dispose. De récentes images satellites identifient 260 structures dotées des caractéristiques de centres de détention construites depuis 2017 au Xinjiang, dont certaines ont la capacité d’accueillir plus de 30 000 détenus. Ce degré de coercition est aussi rendu possible par la brutalité d’un Etat policier qui punit tout lanceur d’alerte, qu’il soit ouïgour ou han.

Enfin, contrairement à ce que promettent les dirigeants chinois en déplacement à l’étranger, il n’est pas possible pour des journalistes ou des chercheurs occidentaux d’enquêter librement sur place. Les abus au Xinjiang ne nous parviennent que grâce à des victimes et à des témoins qui ont pu fuir la Chine.

Face à ces abus systématiques contre les droits de l’homme, seuls les Etats-Unis ont adopté des sanctions, certes symboliques, contre les dirigeants du Xinjiang, mais aussi contre le Bingtuan, ou Xinjiang Production and Construction Corps, la gigantesque organisation paramilitaire chargée de coloniser le territoire en y attirant des Hans par des politiques incitatives d’installation. Les dirigeants européens, dont Emmmanuel Marcon, n’ont que très récemment choisi de nommer publiquement les exactions. Il reste à associer à ces discours des actions concrètes, qui n’ont que trop tardé.

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