Wednesday, 30 September 2020

 Our dislike of Kauffman at Le Monde can be intense. But this time she has hit the mark.

« L’Europe n’a ni les institutions, ni le mode opératoire, ni la mentalité d’un gendarme du monde »

Le premier ministre grec et le président Macron, lors d’un sommet d’urgence sur les relations avec la Turquie, à Porticcio (Corse), le 10 septembre.
Le premier ministre grec et le président Macron, lors d’un sommet d’urgence sur les relations avec la Turquie, à Porticcio (Corse), le 10 septembre. LUDOVIC MARIN / AP

Chronique. Iouri Orlov, qui vient de s’éteindre à l’âge respectable de 96 ans, était un acteur de l’autre monde. Physicien nucléaire, il avait purgé une peine de sept ans dans un camp de travail soviétique, suivie d’une condamnation à l’exil intérieur en Sibérie, pour avoir osé émettre l’idée éminemment subversive d’une démocratisation du socialisme et défendu les droits de l’homme. Ronald Reagan négocia sa libération avec Moscou en 1986 et le reçut dans le bureau Ovale, avec tous les honneurs dus à son combat.

Les Etats-Unis étaient alors dans leur rôle de gardiens du temple démocratique et de gendarmes du monde. Ce rôle, ils se l’étaient attribué et ils s’en étaient donné les moyens. L’Europe de l’Ouest vivait heureuse sous cet abri protecteur.

Autre siècle, autres mœurs : à l’ère Trump, les Etats-Unis ont abandonné ce rôle. Lorsque le peuple de Biélorussie se soulève contre son dictateur, lorsque le principal opposant russe, Alexeï Navalny, est la cible d’une tentative d’assassinat à l’aide d’un poison militaire, Washington est aux abonnés absents. Lorsque la Turquie, membre de l’OTAN, s’en prend à d’autres membres de l’OTAN, organisation créée et dominée par les Etats-Unis, la Maison Blanche laisse faire. Le gardien a déserté le temple, le gendarme a rendu sa casquette.

Le multilatéralisme est en crise, ses organes inopérants

A qui ? A personne, et c’est tout le problème. Le multilatéralisme est en crise, ses organes inopérants. Malgré elle, l’Europe récupère le flambeau, parce qu’elle affiche ces valeurs de démocratie et de droits humains comme constitutives de son identité, et parce que les crises se multiplient dans son environnement immédiat. Mais, contrairement aux Etats-Unis, elle ne s’est pas donné les moyens d’un rôle qui lui échoit par défaut.

L’Europe ne fait pas peur

Clément Beaune, le secrétaire d’Etat aux affaires européennes, l’explique avec passion et conviction dans la revue Politique étrangère : l’Union européenne ne s’est pas construite comme puissance, elle s’est même construite contre la puissance, dont les déchaînements avaient ravagé le continent. Autrement dit, si elle veut reprendre le flambeau, il lui faut changer de logiciel – peut-être même de disque dur. Elle n’a ni les institutions, ni le mode opératoire, ni la mentalité d’un gendarme. Pire, elle n’est pas non plus perçue comme tel par les autres. La peur du gendarme, dit-on, est le commencement de la sagesse. Mais l’Europe ne fait pas peur.

C’est ce qui fait enrager Emmanuel Macron lorsqu’il réalise que les politiciens de Beyrouth l’ont mené en bateau et n’ont pas progressé d’un iota pour dépasser leurs clivages et former le « gouvernement de mission » dans lequel il a investi tant de temps et d’énergie. Alors que le président français dénonçait pêle-mêle, dimanche 27 septembre, devant la presse, la « trahison », la « corruption » et le « système crapuleux » de ses interlocuteurs libanais qu’il couvrait de « honte »un analyste local, Camille Najm, jugeait froidement « Macron est teigneux, mais il n’a pas les moyens de sa politique. »

Mais, entend-on à l’Elysée, si la France n’essayait pas, qui d’autre l’aurait fait ?

Emmanuel Macron aurait pu, bien sûr, s’abstenir sagement de s’aventurer dans cette cause quasiment perdue d’avance. Mais, entend-on à l’Elysée, si la France n’essayait pas, qui d’autre l’aurait fait ? Un raisonnement similaire prévaut face à l’expansionnisme du président turc, Recep Tayyip Erdogan, qui, après s’être imposé en Syrie et en Libye, s’est attaqué à la Méditerranée orientale. La France a envoyé sa flotte. Le ton est monté, on a frôlé l’incident naval, les alliés étaient très ennuyés, mais très tièdes aussi. Finalement, Erdogan a retiré le navire qui fâchait les Grecs, tout en laissant celui qui énerve les Chypriotes ; les présidents français et turc se reparlent, comme de vieux amis. « Il n’était pas question de donner la clé de l’Europe à Erdogan, justifie une source diplomatique française. Il fallait qu’un Européen se lève et dise : assez ! » Place à la médiation allemande, la tension est retombée. Jusqu’à quand ?

Des sanctions, faute de leviers

Avec la Russie, c’est plus compliqué. Ronald Reagan, lui, pouvait s’offrir le luxe de dialoguer avec Moscou tout en montrant les dents. Il avait, dirait-on aujourd’hui, des « leviers ». Emmanuel Macron rêve d’en faire autant, mais les dents des Européens sont nettement moins acérées. De quels leviers l’Union européenne (UE) dispose-t-elle face à la Biélorussie ? Aucun. Après avoir levé ses sanctions en 2016 en échange d’une timide ouverture politique de la part du président Loukachenko, elle aurait pu établir quelques coopérations avec Minsk, qui lui serviraient aujourd’hui de leviers. Mais la Lituanie avait un contentieux avec la Biélorussie voisine, à propos d’une centrale nucléaire de type Tchernobyl située en Biélorussie, à Astravets, à 50 km de Vilnius ; cela a bloqué les velléités de coopération.

Faute de leviers, il faudra donc se contenter, au sommet européen de jeudi, de sanctions contre les dirigeants biélorusses – et encore, après avoir fait céder Chypre, qui exige parallèlement des sanctions contre la Turquie. Soyons honnêtes : ces sanctions-là ne font pas très mal.

Restent les gestes forts, mais symboliques. Rencontrer l’« opposante » Svetlana Tikhanovskaïa à Vilnius, comme l’a fait mardi M. Macron, et saluer les troupes françaises en rotation en Lituanie, cela compte. Aller voir Alexeï Navalny à l’hôpital, comme l’a fait la chancelière Angela Merkel à Berlin, c’est important. Cela permet de rester dignes, tout en plaidant le « dialogue stratégique » avec la Russie (M. Macron), en s’accrochant au gazoduc russe Nord Stream 2 (Mme Merkel), ou en espérant (tous les deux) imposer au président Poutine une médiation de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, une institution à laquelle il n’a rien cédé en Ukraine. Mais cela ne suffit pas. Il faut avoir l’Europe derrière et des leviers devant. On ne peut pas rester éternellement grands cœurs, mais petits bras.

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